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vendredi 25 février 2011

Un jour


David Nicholls

Un jour

Traduit de l’anglais par Karine Reignier

Belfond Etranger - Littérature étrangère
22 € - 544 p.

ISBN 978-2-7144-4714-2

Je t’aime …moi non plus

Pour Emma Morley et Dexter Mayhew, le 15 juillet 1988 représente une date à part. Suite à la cérémonie de remise des diplômes à l’université d’Edimbourg où ils viennent d’achever leurs études, l’intellectuelle complexée et le séducteur insouciant passent ensemble une nuit mémorable qui bien que très arrosée reste chaste. À première vue Dexter ne semble pas souhaiter autre chose qu’un flirt agréable mais sans lendemain ce qui n’est pas le cas d’Emma. « Après quatre ans de désert affectif, elle avait enfin réussi à se mettre au lit avec un type qui lui plaisait vraiment, qui lui plaisait depuis qu’elle l’avait aperçu à une soirée en 1984 … et là, alors que tout se passait bien, le type en question lui annonçait qu’il partait en voyage ! »

Cette rencontre marque pourtant le point de départ d’une relation atypique et fusionnelle que le roman de David Nicholls suit sur deux décennies selon une structure habile qui voit chaque 15 juillet de 1989 à 2007 donner lieu à un nouveau chapitre et retracer la trajectoire professionnelle et personnelle respective des deux protagonistes.

Ajoutons qu’Emma est issue de la classe ouvrière, se passionne pour la littérature, la politique et le militantisme social alors que Dexter préfère de beaucoup les paillettes aux débats d’idées et vient d’un milieu aisé, « Nul doute qu’Emma considérait, elle aussi, le mot ‘bourgeois’ comme une insulte… Il aimait ce mot lui ! Et tout ce qu’il impliquait. Disposer d’un peu d’argent, voyager, bien manger, savoir se tenir en société, avoir de l’ambition …. en quoi était-ce un crime ? ». On peut alors craindre que le roman ne se réduise rapidement à une suite d’oppositions quelque peu caricaturales. Crainte vite envolée car David Nicholls évite subtilement l’écueil en imaginant des personnages complexes et attachants.

Un jour dépeint donc un chassé-croisé amoureux fait d’occasions manquées, d’erreurs de jugement et d’espoirs avortés. Quand diable, se dit le lecteur, ces deux-là vont-ils comprendre ce qui saute aux yeux depuis le début ?

Tout le talent de David Nicholls s’exprime dans l’art consommé de le tenir en haleine métamorphosant une comédie romantique de plus en une formidable comédie de mœurs « so british », veine dans laquelle s’inscrivent brillamment Jonathan Coe, Nick Hornby voire Alan Hollinghurst ou Will Self pour l’aspect plus trash. La société britannique y fait partie intégrante du roman et l’analyse en est délicieusement incisive.

Unanimement salué par la critique, devenu best-seller international, adapté au cinéma (la sortie du film mis en scène par Lone Scherfig avec Anne Hathaway et Jim Sturgess est prévue pour cette année), Un jour mérite en effet le détour. Absolutely fabulous !

Florence Cottin

(mis en ligne sur parutions.com le 25 février 2011)

vendredi 10 décembre 2010

Double faute


Lionel Shriver

Double faute

Traduit par Michèle LEVY-BRAM
Belfond

Littérature étrangère
21,50 € - 456 p.

ISBN : 978-2-7144-4370-0

Un monde sans pitié

Lorsque Lionel Shriver rencontre enfin le succès avec Il faut qu’on parle de Kevin, lauréat du prestigieux Orange Prize en 2005 (traduit chez Belfond en 2006), elle a déjà écrit six romans restés dans une ombre inexplicable. Double faute sorti en 1997 aux U.S.A en fait partie, pourtant la romancière américaine y prouve déjà son talent incroyable à démonter les idées reçues et autres principes moraux caducs. Si elle remet en cause l’amour maternel dans Il faut qu’on parle de Kevin, elle s’attaque dans Double faute au mariage comme garant dans le couple d’une harmonie durable et constructive. C’est la chronique d’un échec inévitable et douloureux qu’elle raconte avec une incisive subtilité.

Willy, vingt-trois ans, est joueuse de tennis professionnelle. Malgré les sacrifices consentis depuis qu’elle est petite et le travail acharné qu’elle fournit, elle peine à gravir les échelons du classement mondial ce qui conforte ses parents dans l’idée qu’elle fait une grosse erreur. Elle ne peut cependant envisager de renoncer. «Je suis une joueuse de tennis. Point. Impossible de m’imaginer être autre chose tout en restant moi-même. Si je cherchais des explications, elles ne seraient qu’a posteriori. Des rationalisations, quoi. » À la manière du Prince Charmant, Eric surgit alors dans sa vie. Ce brillant diplômé de Princeton, n’a commencé à jouer qu’à dix-huit ans et s’est mis en tête d’entamer une carrière tennistique subventionnée par ses parents tout en sachant qu’il ne s’agit en rien d’une vocation mais d’un défi. D’un coup de foudre réciproque naît une relation qui semble prometteuse, chacun aimant sincèrement l’autre et souhaitant l’aider à progresser. Le mariage dans lequel ils s’engagent rapidement démarre ainsi sur les bases d’un partenariat bénéfique.

Malheureusement le conte de fée s’arrête là car le sentiment amoureux ne se satisfait pas de déséquilibre. La partie, à première vue anodine, qu’ils jouent pour célébrer leur premier anniversaire de mariage voit la première victoire d’Eric sur son épouse. La défaite se révèle amère pour Willy chez qui le désir de se surpasser équivaut maintenant à écraser son mari. La jeune femme, terriblement jalouse de ce partenaire si doué qu’elle considère à présent comme un adversaire à dominer, laisse cette rancœur éclabousser la sphère privée.

Tandis qu’Eric exploite son talent, accomplit des progrès considérables et comprend qu’il va gagner le défi qu’il s’est lancé, Willy se blesse gravement lors d’une compétition. Les rêves s’envolent alors laissant la rage puis la frustration l’emporter et le partenariat des débuts se métamorphose de façon irréversible en rivalité mortifère.

C’est, bien sûr, l’orgueil démesuré de Willy qui constitue la faille tragique de ce roman singulier et entraîne les personnages à la catastrophe. En effet, face à la volonté affichée par sa femme de saccager leur relation, Eric, victime expiatoire, semble totalement impuissant malgré ses sentiments et son sens du sacrifice. Jusqu’à quel point va-t-il accepter de subir une situation gangrénée ?

Certes, l’ambition, le nombrilisme exacerbé et la volonté de puissance rendent le personnage féminin particulièrement antipathique mais Lionel Shriver pose habilement la question. Est-il contre-nature pour une femme de préférer l’épanouissement professionnel à l’extase sentimentale puis de tout sacrifier lorsque l’on échoue? Se poserait-on par ailleurs la même question s’il s’agissait d’un homme ?

Au terme du poignant jeu décisif qui clôt ce match matrimonial et cet excellent roman, aucun gagnant ne se dégage. Lionel Shriver, elle, se retire et laisse au lecteur le choix d’apprécier qui a le plus perdu.

Florence Cottin

dimanche 10 octobre 2010

Les sortilèges du cap Cod

Richard Russo
Les sortilèges du cap Cod
Traduction de l'anglais : Céline Leroy
Quai Voltaire/ La Table Ronde
320 pages
21 €
135 x 220 mm
ISBN : 9782710331674

Un an de réflexion

C’est une grosse crise de la cinquantaine bien entamée que dépeint dans Les sortilèges du cap Cod Richard Russo, prix Pulitzer en 2002 pour Le déclin de l’Empire Whiting. Connu pour un regard empreint de tendresse amusée sur les fragilités humaines, le romancier américain s’attaque ici au concept de la filiation et illustre joyeusement l’idée selon laquelle pour être heureux il faut savoir accepter son héritage familial tout encombrant qu’il puisse être émotionnellement.

Cette remise en question s’étale sur une année et voit le héros Jack Griffin décortiquer les raisons d’une insatisfaction qui le mine peu à peu. Professeur dans une prestigieuse université du Connecticut, marié depuis trente ans et père d’une délicieuse jeune fille qu’il adore, Jack n’a, à première vue, guère de raisons de se plaindre. Sauf qu’au début de son mariage, Jack était scénariste à Los Angeles, carrière qu’il a abandonnée pour se conformer au souhait de son épouse. Une concession suivie d’autres expliquerait-elle que le temps aidant son mariage se délite ? Ce serait oublier bien vite le rôle de Bill et Mary, les impossibles parents de Jack tout aussi envahissants morts que vivants.

De ses souvenirs d’enfant, Jack retient les étés au cap Cod où ses parents louent une maison chaque année différente - une parenthèse que Bill et Mary veulent enchantée après onze mois d’exil dans ce « Midwest de merde » où ils enseignent tous les deux. « À Yale, où ils avaient fait leur doctorat, ils avaient caressé l’idée d’obtenir des postes de recherche dans l’Ivy League, en tout cas jusqu’à ce que le marché des universitaires se déplace dans le Sud et qu’ils soient obligés de prendre ce qui restait … Ils se sentaient trahis … Afin que ces tristes circonstances soient plus tolérables, ils couchaient à droite à gauche et faisaient semblant d’être profondément blessés quand ces liaisons apparaissaient au grand jour. Son père était un véritable coureur de jupons, tandis que sa mère refusait simplement d’être à la traîne dans ce domaine comme dans les autres. »

Les sortilèges du cap ne parviennent pas à entamer l’amertume, l’égoïsme et le sentiment de supériorité du couple infernal engagé dans la poursuite d’un bonheur inaccessible et illusoire, symbolisée par la recherche estivale d’une maison parfaite dans laquelle ils couleraient plus tard des jours heureux et sereins dans l’endroit de leurs rêves.

Le regard négatif du jeune garçon sur ses parents l’amène à rejeter leurs valeurs. Il part étudier à l’ouest, devient à leur grand dam scénariste, « une trahison, un gâchis de ses dons génétiques » et épouse Joy qui n’a pas fait de thèse (une abomination absolue surtout pour Mary !) et dont la famille aisée et unie se moque éperdument de toute forme de culture ce qui paradoxalement dérange Jack. Le divorce inévitable de Bill et de Mary se révélera aussi calamiteux que leur mariage, laissant leur fils dans la posture inconfortable du témoin impuissant mais captif, de celui qui se mutile affectivement en croyant détester.

Au début du roman, Jack transporte dans sa voiture les cendres de son père que viennent rejoindre un an plus tard celles de sa mère. Les disperser lui a semblé impossible. Entre-temps Joy lasse de ce cordon ombilical incassable est partie. Jack accomplira-t-il le geste libérateur et salvateur qui lui permettra de « repartir de zéro » ?

Amusant à lire certes, Les sortilèges du cap Cod déçoit tout de même par la forme et la qualité de l’écriture. Hésitant sans doute trop entre la construction en abîme d’une nouvelle qui reste embryonnaire, le campus novel satirique, la farce et le scénario pur, Richard Russo ne donne pas à son roman le souffle et la densité intimiste auxquels il a habitué ses lecteurs. Par contre, vu qu’à l’instar de son personnage, il est également un scénariste talentueux, on imagine aisément qu’il puisse en tirer un bon film !

Florence Cottin

(mis en ligne sur parutions.com le 13/10/2010)

mercredi 22 septembre 2010

Girl meets boy





Ali Smith
Girl meets boy
L'Olivier 2010 / 18 € - 117.9 ffr. / 139 pages
ISBN : 978-2-87929-711-8
FORMAT : 14cm x 20,5cm
Traduction de Laetitia Devaux

Sens dessus dessous


Initialement paru dans la série ''Myths'' imaginée par l’éditeur écossais Canongate qui propose la réécriture originale d’un mythe connu par un auteur contemporain célèbre, Girl meets boy d’Ali Smith revisite celui d’Iphis, évoqué par Ovide dans ses Métamorphoses.

Ligdos, son père, ne souhaitant pas s’embarrasser d’une fille, Iphis, une jeune Crétoise, aurait dû être mise à mort à la naissance. Pourtant, suite aux conseils de la déesse Isis qui l'invite à garder l’enfant quel que soit son sexe, sa mère Téléthuse désobéit à son époux et choisit d’élever Iphis comme un garçon. Les années passent, Iphis tombe amoureuse de la belle Ianthé. Leur amour est certes réciproque mais Ianthé ignore tout de la vérité. La situation se complique à l’annonce des noces, souhaitées par les familles des deux tourterelles. Heureusement pour Iphis, Isis intervient et la transforme opportunément en garçon. «L’auteur des Métamorphoses avait besoin de lui, car il avait vraiment, vraiment besoin d’une histoire qui se finisse bien pour clore le livre 9 et continuer à écrire plein d’autres histoires bien plus obscènes sur des gens qui tombent malheureux à cause de choses terribles, amoureux de leur père, de leur frère, d’animaux incongrus, du fantôme de leur amant».

Sous la plume malicieuse d’Ali Smith, la légende subit, elle aussi, quelques métamorphoses. L’action se situe de nos jours à Inverness (ville natale de l’Ecossaise). Deux sœurs, Anthea et Imogen, vivent seules dans la maison qu’elles ont héritée de grands-parents suffisamment fantasques pour décider de partir un jour en mer et ne plus jamais revenir. Toutes deux travaillent pour Pure, une multinationale tentaculaire dont les dirigeants ne semblent guère préoccupés par les questions d’éthique. Alors qu’Imogen essaie de gravir les échelons, Anthea se demande bien pourquoi elle a accepté de participer à cette honte collective. Surtout lorsqu’en pleine réunion, elle voit par la fenêtre un activiste taguer le panneau de l’entreprise et se charger de rappeler chacun à sa conscience morale.

«Il était le plus beau garçon que j’avais jamais vu de ma vie. Mais on aurait vraiment dit une fille. Elle était le plus beau garçon que j’avais jamais vu de ma vie».

Tout comme dans la légende grecque, un amour passionné naît entre deux jeunes filles. Anthea tombe donc éperdument amoureuse de Robin mais nul besoin ici d’une intervention divine afin de rendre la relation possible. Pour Imogen, les certitudes et les repères réconfortants s’effondrent. D’autant plus qu’elle-même se sent attirée par Paul, un collègue qui pourrait bien préférer les garçons.

La trame peut paraître assez mince au départ, pourtant le roman se révèle très vite riche et complexe. Car au-delà d’une relecture inventive, il s’agit pèle-mêle d’un manifeste féministe et politique, d’une exploration délicate du chamboulement amoureux et du droit à la différence assortie d’une charge fracassante contre l’homophobie, mais aussi d’une réflexion sur le genre et l’identité sexuelle, aux accents délicieusement shakespeariens.

Girl meets boy est également un très bel exercice de style sur le pouvoir et le sens des mots qu’Ali Smith manipule avec une jouissance gourmande, livrant un texte qui tient du roman autant que du poème. Une frontière floue, des repères brouillés – la forme et le fond se répondent harmonieusement.

Florence Cottin
( Mis en ligne le 22/09/2010 )

mardi 31 août 2010

Mauvaise journée demain



Mauvaise journée demain - Dorothy PARKER
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Hélène Fillières
ISBN : 978-2-267-02091-5
192 pages, 7€

Noir, c’est noir !

Recueil de seize excellentes nouvelles parues entre 1922 et 1955 dans différents magazines, Mauvaise journée demain de Dorothy Parker (1893-1967) illustre à merveille l’esprit caustique et férocement lucide qui caractérise l’Américaine.
Dorothy Parker voue une haine réjouissante à la bourgeoisie new-yorkaise de l’époque, étouffée par un nombrilisme exacerbé. Moquant les précieuses ridicules qui, telles Miss Carrington et Miss Crane, portent haut l’étendard d’un snobisme affligeant, disséquant les relations superficielles et stériles propres à ce milieu, elle se livre à un lynchage systématique du dérisoire et offre la peinture délectable d’une comédie humaine qui vire au grotesque. Dans cette société du paraître, les apparences, les faux-semblants et l’absence de tout intérêt pour les autres triomphent, sonnant le glas de toute possibilité de communication. Les conversations se résument souvent à des monologues parallèles comme dans ce Récit de voyage qui n’en n’est pas un. Une femme y presse un jeune homme de questions sur son récent voyage en Arabie. Simple prétexte pour se raconter en détail sans écouter le moins du monde les tentatives de réponse. La grossièreté ou la vulgarité sous un vernis de bonnes manières, le thème revient à plusieurs reprises.
Pas franchement optimiste non plus sur les rapports de couple, Dorothy Parker ! Féministe convaincue, elle semble consternée par les naufrages conjugaux et les relations inégalitaires. Mais encore faudrait-il pour se sortir du marasme montrer courage et volonté d’affronter la réalité en face. Dans Quel joli petit tableau, Adélaide, Charles et leur fille jouissent selon leur entourage d’une existence paisible et heureuse. Illusion d’optique car Madame mène sa petite famille à la baguette pendant que Monsieur tout en obéissant sagement caresse des rêves d’évasion. Malheureusement, on peut douter qu’il franchisse un jour le pas ! Dans Le dîner de corbeau, Guy lui, a quitté Maida qu’il n’aime plus. Néanmoins cette dernière préfère jouer l’autruche et se convaincre qu’il reviendra malgré toutes les preuves du contraire. Cruellement drôle dans les deux cas.
Si les personnages n’inspirent que rarement la sympathie tant leur malhonnêteté intellectuelle, leur lâcheté ou leur bêtise sont flagrantes, certains pourtant ont droit à un traitement plus tendre, Miss Marion par exemple, héroïne de Conseils à la petite Peyton. Follement éprise d’un Mr Lawrence qui la rejette, elle se montre incapable d’appliquer à sa situation les vérités qu’elle professe: « Et tu dois surmonter tes peurs, chère enfant. Une femme qui a peur pour son amour ne peut rien faire de bien … ne lui demande jamais pourquoi, ni où il va. Aucun homme ne saurait le supporter. L’amour, c’est comme du mercure dans la main, Sylvie. Garde-la ouverte, il te restera dans la paume ; resserre ton étreinte, il te filera entre les doigts. » Et de se précipiter sur son téléphone une fois la jeune fille partie pour essayer vainement de reconquérir son amant. Pour une fois, la nouvelle émeut plus qu’elle ne fait rire mais l’idée reste la même. Le bonheur est un mirage, sans doute mieux vaut-il passer son chemin.
En vraie flapper girl, émancipée et irrévérencieuse, Dorothy Parker souhaitait bousculer les mentalités de son temps. Les années ont passé mais ses textes n’ont pas pris une ride. Aussi indémodables qu’une certaine petite robe noire !

Florence Cottin

(mis en ligne sur parutions.com le 11/09/2010)

mardi 11 mai 2010

Don't hesitate to write comments! I feel a bit lonely writing reviews in my study but never communicating with you who read them!
Florence

dimanche 2 mai 2010

Sarah Addison Allen : Amours & autres enchantements


Amours & autres enchantements
Sarah Allen
Traduit par Delphine RIVET
Belfond Etranger - Grands Romans
19 € - 264 p.

Pommes d’amour

Quelle exquise friandise, pense-t-on, sitôt dévoré Amours& autres enchantements !

Dans son premier roman, (que Belfond publie après La Reine des délices paru en 2009) Sarah Addison Allen aurait pu se contenter de raconter avec talent l’histoire somme toute banale de deux sœurs, Claire et Sydney Waverley, qui se retrouvent après une longue séparation, chacune meurtrie à sa façon par les épisodes douloureux que la vie lui a réservés.

Or, utilisant une recette toute personnelle à base de réalisme magique, l’Américaine, originaire de Caroline du Nord, donne à Amours & autres enchantements une irrésistible saveur aussi originale que celle des mets concoctés par Claire.

« Les gens traitaient Claire poliment, mais la jugeaient un peu distante…. C’était une Waverley, et les Waverley étaient toutes bizarres, chacune à sa manière. La mère de Claire avait été une fauteuse de troubles qui avait laissé ses enfants à leur grand-mère, et qui était morte … quelques années plus tard ; une grand-mère qui ne sortait que rarement de chez elle ; quant à leur cousine éloignée Evanelle, elle ne cessait de faire des cadeaux étranges … Mais Claire entretenait bien la vieille demeure Waverley… L’important pour les habitants de Bascom était de pouvoir compter sur la jeune femme lorsqu’ils avaient un problème qui ne pouvait être résolu que grâce aux fleurs de son jardin. »

Claire exerce avec un art consommé le métier de traiteur dans sa petite ville natale de Bascom en Caroline du Nord ; les habitants raffolent de ses inventions culinaires délicates aux pouvoirs mystérieux et aux noms poétiques, dégustant donc selon les circonstances ses incomparables « biscuits à la gelée de lilas », « cookies à la lavande » « beurre au miel d’hysope » « petits gâteaux aux pensées cristallisées » ou autres « boutons de pissenlits frits sur du riz aux pétales de souci ».

Solitaire, la jolie trentenaire s’est repliée sur elle-même après le départ de sa sœur cadette Sydney, dix ans plus tôt et la mort de sa grand-mère qui lui a transmis les secrets familiaux. Passant le plus clair de son temps entre ses fourneaux et son jardin magique dans lequel s’épanouit un vénérable pommier dont les fruits légendaires excitent la convoitise de tous, Claire semble se contenter de ce cocon protecteur et de l’amitié indéfectible d’Evanelle. La sémillante septuagénaire possède elle une étrange faculté d’anticipation qui l’oblige à offrir aux autres des cadeaux improbables dont l’utilité se révèle toujours a posteriori.

Afin de rejeter ces bizarreries familiales, son propre don et se sentir normale, Sydney avait fui Bascom à l’âge de dix-huit ans. Pourtant, un beau matin, Claire la retrouve devant chez elle, accompagnée de sa petite fille Bay. Fatiguée, apeurée …
Sans poser les questions qui l’assaillent, Claire les accueille et sent très vite chez Bay une sensibilité semblable à la sienne. Sa relation avec Sydney, entachée de vieux malentendus et de griefs tenaces de part et d’autre paraît plus difficile à reconstruire.
Comme si le chamboulement intime que supposent ce retour inopiné et cette installation chez elle ne suffisait pas, il lui faut aussi faire face à Tyler, son trop séduisant voisin qui la trouve visiblement tout à fait à son goût ! Le pouvoir des fleurs sera-t-il suffisant pour désamorcer la menace qu’il représente ? Et d’ailleurs de quelle menace s’agit-il ?

Des fées fragiles, deux princes charmants (un pour chacune des sœurs) et un lent cheminement vers le bonheur … Attention cependant, comme dans les contes, le méchant rôde … Mais il ignore le vrai pouvoir du pommier malicieux !

Fin, drôle et bien écrit, Amours & autres enchantements est un roman délicieusement ensorcelant !

Florence Cottin
(mis en ligne sur parutions.com le 10 mai 2010)

dimanche 28 février 2010

Wally Lamb : le Chagrin et la Grâce


Le Chagrin et la Grâce
Wally Lamb
Traduit par Isabelle CARON
Belfond Etranger (544 p.)
ISBN 9782714445551
Prix : 23 €

Amazing grace

« J’ai ressenti dans le même instant le pouvoir froid, silencieux du passé-mort-mais-vivant et le coup de pied vigoureux de l’avenir : c’est alors que j’ai enfin compris ce qui m’avait jusque-là échappé… Ce fut l’heure où pour la première fois j’ai cru. »

Empruntée à un célèbre negro-spiritual, la phrase qui clôt Le Chagrin et la Grâce est également le titre original du troisième opus de Wally Lamb. Une décennie de réflexion et d’écriture pour le romancier américain et à l’arrivée un roman considérable tant par son volume que par son propos.

Tout comme Amazing Grace, Le Chagrin et la Grâce raconte une rédemption et célèbre le passage de la cécité à la clairvoyance au terme pour l’homme d’un douloureux voyage initiatique sur un chemin parsemé d’épreuves.

Professeur de littérature au lycée Columbine dans le Colorado, Caelum Quirk, le narrateur est marié à Maureen, infirmière dans le même établissement. Le jour du massacre, le 20 avril 1999, Caelum se trouve dans son Connecticut natal pour organiser les funérailles de sa tante. Maureen, elle, travaille lorsqu’Eric Harris et Dylan Klebold font irruption et abattent treize personnes. Cachée dans un placard, Maureen en réchappe mais le traumatisme cataclysmique qu’elle vient de vivre signe pour le couple le début de la descente aux enfers. Leur déménagement dans la ferme familiale de Caelum à Three Rivers n’apaisera pas la situation. Le héros se trouve confronté au passé de ses ancêtres - un héritage insoupçonné qui l’entraîne dans d’obscurs méandres et lui fait perdre ses derniers repères identitaires. La saga des Quirk sur cinq générations et sur fond d’épisodes marquants de l’histoire américaine donne alors au roman une dimension supplémentaire.

Perdu dans le labyrinthe (plus qu’une métaphore, le motif du labyrinthe structure le roman de bout en bout) et sans fil d’Ariane, Caelum se sent envahi par une immense colère qui menace de le broyer.

À travers la quête de Caelum pour trouver un sens à sa vie, c’est la condition humaine dans toute sa complexité que décrit Wally Lamb. Mêlant habilement tragédies réelles et fictives, il montre l’homme tour à tour victime ou bourreau selon les circonstances, en proie au mal sous toutes ses formes – on imagine donc aisément la longueur de la liste ! Ce mal omniprésent et polymorphe provoque nécessairement un chaos individuel ou collectif.

Cependant si l’on en croit la théorie du même nom évoquée à plusieurs reprises dans le roman, le chaos contient en lui-même ses propres facteurs d’équilibre et d’ordre : « Perturbation, chaos, bifurcation … une explosion –locale comme un coup de feu, mondiale comme la guerre – pouvait tout chambarder dans une direction opposée, créer un embranchement. Une voie conduirait à la désintégration, l’autre à un monde réorganisé. »

Certes la douleur et le désespoir habitent une majorité de personnages donnant lieu à de nombreux passages sombres ce qui n’exclut pourtant pas la présence de très belles scènes de solidarité, d’amour ou d’amitié.

Au cours de l’un des derniers chapitres, à l’issue d’un semestre de cours sur la façon dont les mythes anciens éclairent la vie moderne, Caelum demande à ses étudiants de réfléchir à la signification de la gravure de Picasso, la Minotauromachie. « Cette gravure nous montre ce que tous les mythes que nous avons étudiés nous disent … la vie est désordonnée, violente, déroutante et pleine d’espoir » répond l’un d’eux.

Espoir … l’épiphanie finale va bien sûr dans ce sens. Dernière touche d’un roman énorme - foisonnant, turbulent et imprévisible … comme la vie !

Florence Cottin
(mis en ligne sur parutions.com le 3mars 2010)

dimanche 22 novembre 2009

Jennifer Johnston : Un Noël en famille


Jennifer Johnston
Un Noël en famille
Traduit de l’anglais (Irlande) par Anne Damour
Belfond Etranger
20 €, 264 pages
ISBN : 978-2-7144-4475-2


Conte d’automne

« ‘Il reprend connaissance’ Ma tête était pleine de réverbérations multicolores mais j’entendais les mots …. Je ris intérieurement et la douleur surgit. Par vagues, envahissant mon corps et ma tête. Pas une parcelle de mon être n’était épargnée. »

Après un grave accident de voiture, Henry, la cinquantaine, se réveille à l’hôpital, le corps brisé. Auprès de lui, Stéphanie, son ex-femme prend les choses en main. Charlotte, pour qui Henry a abandonné sa famille n’ayant pas survécu à ses blessures, il est sans doute temps de tourner la page du passé et de pardonner. Donough et Ciara, leurs deux enfants y sont prêts.
Malheureusement pour Henry, son accident l’a rendu presque totalement amnésique et la douleur physique se double d’une douleur morale insupportable. Dépouillé de son passé, vierge de souvenirs, il n’est plus « une vraie personne » mais un fantôme sans réelle identité.

On retrouve dans Un Noël en famille, quinzième roman de la subtile Irlandaise plusieurs de ses thèmes de prédilection : les dysfonctionnements familiaux et les drames qu’ils entraînent, la fragilité des individus et la difficulté d’être soi, la sexualité et ses interdits – le tout sur fond d’Irlande contemporaine. Des sujets souvent douloureux traités avec cette même infinie délicatesse servis par une prose poétique qui suggère plus qu’elle n’affirme, laissant au lecteur la possibilité de combler les espaces et de reconstituer la trame.

Une nouvelle fois également, la forme épouse le fond. Aux souvenirs qui, peu à peu, de manière désordonnée, reviennent à la surface et redonnent à Henry l’espoir de savoir qui il est font écho des analepses éclairantes qui ne se soucient pas de chronologie et des « instants de vie » révélateurs qui surgissent dans la narration au gré des variations de points de vue.

Face à Henry qui au fil des pages retrouve la mémoire et donc un sens à sa vie, un autre personnage suit la trajectoire inverse : Tash, sa mère, artiste quelque peu fantasque, qui a toujours préféré la peinture à Henry et George, ses deux fils. Cette femme il y a encore peu flamboyante et sûre d’elle-même n’est plus désormais que l’impuissante victime des prémices de la sénilité et de la démence. Sa descente aux enfers automnale s’achève le soir de Noël, au début du réveillon – scène tragi-comique dans laquelle Tash s’écroule devant la famille réunie.

Un destin commun à tous les «absurdes mortels », référence à une célèbre réplique shakespearienne tirée du Songe d’une Nuit d’Eté et titre original du roman. Si les allusions à l’œuvre du dramaturge élisabéthain sont multiples et habituelles chez Jennifer Johnston Un Noël en famille ne faillit pas à la règle avec par exemple le procédé des jumeaux et du travestissement dont Henry fait les frais à son insu. Le questionnement sur la responsabilité individuelle qui parcourt le roman n’est pas non plus sans rappeler les interrogations shakespeariennes.

Jennifer Johnston sait formidablement bien tirer des choses de la vie des vérités essentielles. Quel régal !

Florence Cottin

(mis en ligne sur parutions.com le 18/11/2009)

samedi 7 novembre 2009

Seth Grahame-Smith : Orgueil et préjugés et zombies


• Auteur(s): Jane Austen Seth Grahame-Smith
• Traduit de l’anglais par Laurent Bury
• Thème: Littérature étrangère
• Collection: Flammarion Documents et Essais
• Format: 13.5x21x2.1 cm
• Prix: 17,00 €
• EAN: 9782081229495

Jane maltraitée

Orgueil et préjugés et zombies … l’idée n’est pas s’en rappeler l’entreprise de Marcel Duchamp qui en 1919 affuble Mona Lisa d’une moustache et d’un bouc et agrémente l’ensemble d’une inscription devenue célèbre L.H.O.O.Q. Le traitement que Seth Grahame-Smith, écrivain et scénariste américain fait subir au grand classique de Jane Austen publié en 1813 s’y apparente fortement en ajoutant à l’œuvre initiale des éléments totalement décalés.

Orgueil et préjugés, version Jane Austen, c’est l’analyse au microscope et la dissection minutieuse des relations humaines au sein de quelques familles emblématiques de l’Angleterre à la fin du dix-huitième siècle. Un univers fictionnel limité qui pourtant reflète les débats qui agitent une société en mutation dans laquelle aristocratie, gentry et bourgeoisie ne font pas bon ménage.
Dans cette société patriarcale, les jeunes filles de bonne famille mais sans fortune personnelle n’ont guère le choix. Seul un mariage avantageux peut leur éviter la disgrâce d’une place de domestique ou de gouvernante. Trouver un bon parti pour chacune de ses cinq filles, en priorité ses deux aînées Jane et Elizabeth, telle est l’obsession de Mme Bennet qui veut à tout prix leur éviter la pauvreté qu’entraînera inévitablement la mort de leur père (en vertu d’une loi d’héritage inique). L’arrivée de prétendants potentiels dans le voisinage de Longbourn, le petit village du Hertfordshire où vit la famille lui permet d’envisager l’avenir sous un jour plus radieux. La plume subtile de Jane Austen entraîne alors le lecteur dans une valse de jeux trompeurs où s’affrontent raison et sentiments. En première ligne de ce combat, Elizabeth la rebelle insoumise qui trouve en Darcy, le bel aristocrate inaccessible un adversaire à sa taille pour des joutes verbales qui laissent peu à peu place au sentiment amoureux.

Seth Grahame-Smith dit avoir conservé quatre-vingt cinq pour cent du roman de Jane Austen. On retrouve en effet dans la version zombie, les mêmes personnages et une trame identique. À un détail près : trouver un époux n’est plus la seule préoccupation des demoiselles Bennet. Une étrange épidémie ravage le pays depuis plusieurs années. Des morts-vivants, appelés « innommables » –bienséance oblige!- sortent de terre, toujours à l’affût de nouveaux cerveaux à dévorer, et sèment la panique.
Formées en Chine pendant leurs tendres années, les cinq jeunes filles manient le mousquet à la perfection et s’enorgueillissent d’une réputation d’expertes dans les arts meurtriers qui leur permet de damer le pion aux hordes maléfiques. À ce jeu-là, Darcy brille également et les joutes qui l’opposent à Elizabeth sont franchement sportives !
Se greffent donc à l’intrigue originale des scènes sanglantes, des ninjas déchaînés et pour quelques personnages des destinées différentes.
Crime de lèse-majesté pour les Janeites les plus fervents qui crient au vandalisme littéraire. Evidemment on ne peut accorder à Grahame-Smith l’intention artistique qui animait Duchamp ! Evidemment Orgueil et préjugés et zombies ne peut se comparer au chef-d’œuvre de Jane Austen qui aurait sans doute défailli à la lecture de certaines grossièretés ou de plusieurs libertés discutables que Grahame-Smith a prises avec son texte. La richesse de l’œuvre de Jane Austen vient de son insondable complexité qui donne lieu à des interprétations diamétralement opposées, talent que seuls peuvent revendiquer les immenses écrivains. Cependant, l’organisme austenien ne rejetant pas a priori le greffon gore, la version innommable constitue tout de même une lecture très amusante !

Florence Cottin
(mis en ligne sur parutions.com le 9 novembre 2009)

jeudi 1 octobre 2009

La double vie d'Irina


La double vie d'Irina
Traduit de l’américain par Anne RABINOVITCH
Belfond Etranger - Littérature étrangère
23 € - 492 p.
ISBN : 978-2-7144-4371-7


Double je

Entre passion et raison, que choisir ? Pour Irina McGovern, juvénile quarantenaire, illustratrice de livres pour enfants, la question se pose un beau soir de juillet 1997. En l’absence de son compagnon Lawrence Trainer, chercheur et analyste politique, elle a accepté de dîner seule avec un ami commun, Ramsey Acton, icône du snooker. Une soirée déterminante au cours de laquelle elle se sent peu à peu envahie par un désir physique inextinguible.

Le choix prend à l’issue du premier chapitre la forme d’un baiser, donné ou pas, qui modifie totalement la donne « Irina savait avec une entière certitude qu’elle se tenait à présent au carrefour le plus important de sa vie. »

Dès lors le roman se dédouble et alterne au fil des chapitres les deux scénarios imaginables. Dans la première version, Irina opte pour le frisson, quitte donc le sage Lawrence et épouse le fantasque Ramsey. Dans la seconde, elle préfère la sérénité d’une vie bien rangée et poursuit le chemin monogame entamé neuf années auparavant avec Lawrence.

Dans quelle vie, Irina trouve-t-elle le mieux son compte ? Auprès du grand seigneur britannique, jouisseur, noceur, buveur et tutti quanti qui lui offre cependant plus que l’aisance matérielle et les extases sexuelles ou bien aux côtés de l’intellectuel d’une sobriété réfrigérante, un tantinet renfermé, américain comme elle, avec qui elle a fait le choix de s’expatrier à Londres et qui l’encourage à se réaliser professionnellement ?

L’analyse ou plutôt la dissection du sentiment amoureux que propose Lionel Shriver est beaucoup plus subtile que ce rythme binaire ne le laisse paraître.
Les deux versions se complètent d’ailleurs davantage qu’elles ne s’opposent par l’entremise d’un procédé structural que la romancière pousse jusqu’à ses limites extrêmes. Un jeu de miroirs dans lequel les mêmes événements, lieux, rencontres voire infimes détails se font écho mais s’accompagnent de réactions et de conséquences inverses.
Si cette recherche d’une parfaite complétude donne au roman son unité et une incontestable richesse, elle devient parfois obsessionnelle et s’accompagne alors de redondances et donc de quelques longueurs. Néanmoins, ce portrait de femme à la recherche d’elle-même, écartelée entre principe de plaisir et principe de réalité, sonne particulièrement juste.

Plus léger et moins perturbant que le précédent roman de Lionel Shriver traduit en français, le très remarqué Il faut qu’on parle de Kevin (Belfond, 2006 ; Le Livre de Poche, 2008), La double vie d’Irina dégage sans doute une force moindre mais la finesse psychologique reste similaire.


Florence Cottin
(mis en ligne sur parutions.com en septembre 2009)

vendredi 28 août 2009

Alice Munro : Du côté de Castle Rock


Du côté de Castle Rock
de Alice Munro
L'Olivier 2009 / 22 €- 144.1 ffr. / 343 pages
ISBN : 978-2-87929-565-7
FORMAT : 14,5cm x 22cm

Traduction de Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso.

De si belles histoires

Lorsqu’il s’agit de qualifier Alice Munro, lauréate en 2009 du prestigieux Man Booker Prize, critiques avertis et lecteurs éblouis évoquent l’une des plus grandes figures littéraires mondiales de notre époque, celle qui porte l’art de la nouvelle à son zénith. La Canadienne en offre une nouvelle preuve éclatante avec son dernier recueil Du côté de Castle Rock, sans doute le plus abouti de tous.

«Voilà dix ou douze ans, je me suis mise à m’intéresser un peu plus qu’en passant à l’histoire d’une branche de ma famille, dont le nom est Laidlaw… J’assemblai tout ce matériel au cours des années et à mon insu, il commença à prendre ici et là, la forme d’espèces de nouvelles… Elles ne furent pas incluses dans les livres de fiction que j’assemblais à intervalles réguliers. J’avais le sentiment qu’elles n’y avaient pas leur place… C’était moi-même que je plaçais au centre et j’écrivais au sujet de ce moi, le scrutant avec toute l’attention possible. Mais les figures qui l’entouraient prirent des couleurs et une vie qui leur étaient propres et firent des choses qu’elles n’avaient pas faites dans la réalité».

Du côté de Castle Rock
ne saurait donc se réduire à une simple saga familiale. Le passé offre ici un point de départ, un matériau brut dont l’artiste s’empare pour le modeler à son idée - ce subtil mélange de réel et d’imaginaire n’étant pas sans rappeler la définition du terme romance que N. Hawthorne appliquait à son chef-d’œuvre, La Lettre écarlate.

La première partie du recueil démarre en Écosse, dans la vallée de l’Ettrick, où Alice Munro a retrouvé la trace de ses ancêtres hauts en couleurs. Drôle de personnage par exemple que ce William Laidlaw, né en 1695, plus connu sous le nom de Will O’Phaup, champion de course, trafiquant d’eau-de-vie française et hanté par des visions de fées et de fantômes ! C’est l’un des petits-fils de William, James Laidlaw, qui le siècle suivant prendra la décision d’émigrer pour le Nouveau Monde avec sa famille.

Le récit de ce voyage en mer vers la Terre promise, passage particulièrement réussi, illustre parfaitement la complémentarité entre données brutes et imagination. Des morceaux choisis dans le journal de bord de Walter, l’un des membres de la tribu Laidlaw, des extraits de lettres tracent le fil conducteur, et après … «l’histoire est tout entière de mon invention», explique l'auteur.

Aux hautes terres écossaises succèdent les territoires vierges de l’Ontario. La vie y est dure pour les nouveaux arrivants, physiquement et moralement. À petites touches, Alice Munro étoffe sa galerie de portraits et, fidèle à son habitude, va à l’essentiel, mettant en lumière des instants de vie révélateurs et emblématiques, explorant, extrapolant, interprétant…

La seconde partie est quant à elle tout bonnement magistrale. Alice Munro s’y révèle de l’enfance à l’âge mûr sans tabous ni concessions. Ses premières fois (du premier émoi sensuel à sa première confrontation avec sa propre mortalité), son éveil à la vocation d’écrivain, la tension constante entre l’attitude pragmatique que l’on attend d’elle et les désirs qui l’animent, son attachement viscéral à sa terre natale et à ses habitants sont évoqués au travers d’épisodes qui résonnent comme autant de micro-épiphanies.

Même si Du côté de Castle Rock est un assemblage d’histoires, l’ensemble dégage une cohésion telle qu’il se lit comme un roman et atteint une dimension supérieure, sans doute car il s’agit aussi de bout en bout d’une réflexion majeure sur l’écriture et la mission de l’écrivain - un manifeste esthétique -, tout comme La Lettre écarlate le fut au dix-neuvième siècle.

Alice Munro a récemment déclaré avoir écrit son dernier livre. Est-ce Du côté de Castle Rock dont elle parlait ? Dans ce cas, existerait-il plus belle révérence que de se retirer sur un chef-d’œuvre ?

Florence Cottin
( Mis en ligne le 28/08/2009 ) Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2009
www.parutions.com

jeudi 25 juin 2009

Le cinquième évangile


Michel Faber Le Cinquième évangile
L'Olivier 2009 / 18 € - 117.9 ffr. / 195 pages
ISBN : 978-2-87929-668-5
FORMAT : 14cm x 20,5cm
Traduction d'Adèle Carasso.

Mieux vaut ne pas jouer avec le feu !


Paru à l’origine chez l’éditeur écossais Canongate, Le Cinquième évangile fait partie de la série Myths qui propose la réécriture d’un mythe fameux par un auteur contemporain célèbre. Dans le cas présent, celui de Prométhée dont Michel Faber, acclamé entre autres pour La Rose pourpre et le Lys, s’empare avec un enthousiasme communicatif. Notre Prométhée est ici Theo Griepenkerl, un universitaire canadien pas franchement excitant mais singulièrement ambitieux et narcissique.

Envoyé en Irak par le Toronto Institute of Classical Studies, nous le rencontrons au musée de Mossoul où il essaie de convaincre le conservateur récalcitrant de lui confier des pièces de valeur. Lorsque… une bombe explose, le musée s’écroule, le conservateur périt mais pas Theo qui fait alors une découverte fabuleuse : «… il remarqua qu’un bas-relief représentant une déesse enceinte qu’il avait admiré lors de son premier passage, avait été endommagé par l’explosion. Le ventre – creux contre toute attente - était ouvert comme la coquille d’un œuf éclos. Il baissa les yeux sur le dallage du sous-sol, là où les débris de pierre avaient atterri. Et parmi ces débris, enveloppés d’une étoffe lâche, il y avait neuf rouleaux de papyrus».

Vieux de deux mille ans mais intacts, un véritable trésor ! Persuadé qu’ils lui sont destinés puisque rédigés en araméen - sa spécialité -, Theo s’empresse de les dérober. Peu lui importe l’humanité, c’est d’abord son bénéfice personnel et un avenir radieux qu’il envisage avec délectation. De retour chez lui, Theo s’attelle à la traduction des écrits de Malchus (serviteur du grand prêtre Caïphe puis disciple du Christ, ce personnage biblique est célèbre pour son oreille droite coupée par saint Pierre dans le jardin des Oliviers). Malchus témoigne des derniers jours de Jésus et de sa crucifixion – un véritable pensum pour le traducteur qui ne sait comment affronter tant de verbosité ! Cependant, ce que révèle Malchus sur la fragilité humaine du Christ donne aux documents le potentiel d’un best-seller. Potentiel que Theo cherche immédiatement à exploiter sans réfléchir au danger qu’il court à se mêler de religion et à ébranler de la sorte les fondations de l’édifice.

Qui dans Le Cinquième évangile va tourmenter Theo ? Pas d’aigle à l’horizon mais des vautours à l’envie, des fanatiques qui n’hésitent pas à passer à l’acte et une cohorte d’abrutis que Theo, rebaptisé Grippin, rencontre lors d’une tournée promotionnelle aux États-Unis. (son éditeur «l’avait convaincu que Theo Griepenkerl poserait problème aux clients et aux libraires ; les probabilités pour que quelqu’un l’orthographie mal lors d’une recherche informatique ou l’oublie tout simplement étaient trop élevées»).

Michel Faber se déchaîne contre le monde de l’édition et celui des médias, ridicules de vacuité et de suffisance. Le passage de Theo au Barbara Kuhn Show en dit long sur le peu de considération du romancier pour ces interviews préfabriquées et abrutissantes. Par ailleurs, il décoche quelques piques bien senties à l’auteur du Da Vinci Code dont il ne semble pas apprécier la contribution au genre ésotérico-religieux ! «Maudits soient ces exercices vénaux d’érudition imaginaire, ces foutaises fumeuses et cette théologie à la Mickey Mouse !»

Le mythe de Prométhée n’est pas à première vue synonyme d’hilarité et pourtant on rit souvent à la lecture de ce court roman. Trop court sans doute pour exploiter des idées intéressantes qui restent fréquemment embryonnaires. C’est un peu dommage !


Florence Cottin
( Mis en ligne sur parutions.com le 24/06/2009 )

jeudi 19 février 2009

Alison Lurie : Les Amours d'Emily Turner

Les amours d'Emily Turner
(Titre original : Love and Friendship)
traduit l'américain par Sophie Mayoux
Editions Rivages 1989

Convers College, Nouvelle-Angleterre. Après cinq années d'un mariage sans passion, la belle Emily Stockwell Turner découvre brusquement qu'elle a cessé d'aimer Holman, universitaire terne et morose auprès duquel elle s'ennuie. L'amant potentiel apparaît sous les traits de Will Thomas, musicien talentueux mais paresseux, libertin sans vergogne. Le trio habituel est en place. Emily va-t-elle succomber à la tentation ? De nombreux éléments le lui interdisent, tels sa très bonne éducation, les principes que ses parents riches et peu ouverts lui ont inculqués, son fils Freddy, la vie provinciale et les ragots attenants. Raison et/ou sentiments ?
Le titre original du premier roman d'Alison Lurie, Love and Frienship, fait aussitôt penser aux célèbres Pride and Prejudice et Sense and Sensibility de Jane Austen, tout comme le surnom de son héroïne, Emmy, rappelle Emma. Hommage de pure forme ? Pas du tout. Jane Austen, mère fondatrice du roman féminin, excellait à la description minutieuse et profondément ironique des rapports humains dans de petites communautés provinciales. Experte en dissection de l'âme, elle rendait magistralement compte du processus de découverte de soi. Chez la femme en quête d'un mari surtout. Une approche fort moderne en son temps. Cent cinquante ans plus tard, Alison Lurie utilise une méthode semblable pour analyser une introspection postmariage. Comme son illustre ancêtre anglaise, elle manie le pinceau délicatement. Point n'est besoin d'affirmer, il suffit de suggérer. La satire dans un écrin de velours.
Emily se débat dans un microcosme que la romancière américaine, elle-même universitaire, connaît bien. Contemporaine de Malcom Bradbury, précurseur anglais (décidément !) du genre, Alison Lurie propose sa propre version du campus novel - oeuvre littéraire où le milieu universitaire devient objet de fiction. La plume affûtée saisit au plus près les envies, rancoeurs et jalousies des époux tout à leurs possibilités de carrière, égratigne les épouses et leurs bonnes oeuvres, s'amuse des liaisons qu'on évoque sans nommer, de l'ouverture d'esprit parfois inversement proportionnelle à la culture. Un monde à part, tellement familier pourtant.
Transgressant ses principes, l'héroïne se jette à corps perdu dans l'aventure. Vit, enfin. Se met à nu. Puis vient, inévitable, l'épreuve du choix. La réponse d'Emily lui correspond intimement. Fin de l'auto-analyse. Emily s'est trouvée. Prise de conscience salvatrice ? Alison Lurie laisse au lecteur le libre choix de son interprétation.
"On peut lire Laurie comme on lirait Jane Austen- avec un ravissement permanent." C'est Joyce Carol Oates qui l'a dit. Avis autorisé qui vaut pour ce premier roman comme pour les suivants.

(Mis en ligne en juin 2003 sur sitartmag)

dimanche 15 février 2009

Bonté : Carol Shields


Bonté
Carol Shields Le Livre de Poche 2003 / 6.00 €- 39.3 ffr. / 316 pagesISBN : 2-7021-3276-6FORMAT : 11,5x18cm
Première parution : Calmann-Lévy (2003)
Traduit de l'anglais par Céline Schwaller

Reta dans tous ses états

« Il se trouve que je traverse en ce moment une période de grande tristesse et de malheur.» confie Reta Winters, née Summers, la narratrice de Bonté. Au départ pourtant, le tableau semble idyllique. Ecrivain, traductrice, âgée d’une quarantaine d’années, Reta vit dans une maison spacieuse de l’Ontario, non loin de Toronto. A ses côtés, Tom, médecin qui se passionne pour les trilobites – vingt-six ans d’un amour sans mariage, (héritage soixante-huitard) et trois filles, Norah, Natalie et Christine, jolies, brillantes. Un quotidien qui l’épanouit et dont elle savoure les menus plaisirs – le petit café rituel du mardi matin avec ses meilleures amies, la bibliothèque où les fidèles Cheryl et Tessa lui réservent d’office les livres qu’elle aimera lire, la satisfaction que procure une maison rutilante … Et puis soudain, le choc. Norah, dix-neuf ans envoie balader université et petit ami. Pour des raisons obscures elle passe désormais ses journées dans le centre- ville de Toronto «assise par terre près de l’entrée du métro avec son bol et son écriteau en carton.» Muette. Sur l’écriteau, un seul mot se détache : Bonté.
Chacun bien sûr y va de son interprétation - dépression, crise passagère… Délaissant ses trilobites, Tom s’absorbe dans des recherches sur les réactions post-traumatiques. Danielle Westerman, universitaire dont Reta traduit l’oeuvre y voit, en féministe militante, la réponse d’une femme consciente de son impuissance dans un monde d’hommes. Mère blessée dans sa chair, Reta s’obsède à essayer de comprendre.Cette quête désespérée suffirait à faire un bon roman mais Reta est écrivain. Elle a écrit trois ans plus tôt «un roman pour l’été» qui a remporté un vif succès. Suivant les conseils de son vieil éditeur, elle décide d’en rédiger la suite. Pour échapper à la souffrance «une heure par jour. Peut-être deux.»
Deuxième niveau de lecture. Mise en abîme. Bonté est donc également un roman sur un roman en gestation. Et une réflexion passionnante sur l’écriture et la création littéraire. Sur les mots aussi. Les titres de tous les chapitres, qu’ils soient prépositions, conjonctions ou autres font écho au titre original du roman : Unless. Rôle capital pour ces formes invariables du discours auxquelles on ne prête d’habitude guère attention.Le monologue intérieur de Reta tout à la fois reflet du labyrinthe de nos pensées intérieures et technique littéraire permet un va-et-vient fluide entre la vie et l’oeuvre.Ses propos se teintent souvent d’humour, parfois d’une ironie mordante lorsqu’il est question par exemple de ces écrivains qui cèdent à l’intellectualisme effréné ou de ce monde de la création qui exclut les femmes. Qui pense alors ? Reta ou Carol ? «Madame Winters, c’est moi.» pourrait sans doute dire la romancière. Carol Shields fascine régulièrement lecteurs et critiques qui la considèrent comme la plus grande romancière canadienne anglophone. Elle collectionne les distinctions littéraires prestigieuses. Entre autres, le prix Pulitzer en 1994 pour La Mémoire des pierres (The Stone Diaries) On ne peut décidément qu’applaudir sa décision d’écrire «la sorte de livre que je voulais lire mais que je ne pouvais pas trouver.»

( Mis en ligne le 07/11/2005 sur parutions.com )

Le Cercle des initiés : T.C. Boyle




Le Cercle des initiés
T.C Boyle
Grasset 2005
502 pages
Traduit de l'américain par Bernard Turle

Démiurge sexuel

Au beau milieu du vingtième siècle, le professeur Alfred Kinsey, docteur ès sciences de l’université d’Indiana, bouscule les préjugés et les tabous fermement ancrés dans la puritaine Amérique. Il publie en 1948, Sexual Behavior in the Human Male puis, en 1953, Sexual Behavior in the Human Female, ses deux célèbres Rapports sur la sexualité des hommes et des femmes. S’appuyant sur des milliers de données recueillies au cours d’entretiens individuels, menés dans toutes les couches de la population, aux quatre coins des Etats-Unis, il révèle les multiples aspects du comportement sexuel de ses compatriotes (relations pré-maritales et extra-conjugales, homosexualité, masturbation, sexualité enfantine, mais aussi pédophilie ou zoophilie). Adulé puis violemment rejeté, le révolutionnaire Kinsey suscite encore de nos jours un vif intérêt, expliqué en partie par l’importance capitale de son travail mais aussi par une personnalité complexe et tourmentée, finement analysée dans PrivaAlfred C. Kinsey : A Public / Private life, biographie que l’historien James H. Jones lui a consacrée en 1997.
Dans Le Cercle des initiés, son dixième roman, T.C. Boyle habille la réalité historique des atours de la fiction – technique précédemment utilisée dans The Road to Wellville (1993) où il se penche sur J.H. Kellogg, le magnat des céréales, ou dans Riven Rock (1997) qui met en scène Stanley Mc Cormick, richissime schizophrène, fils de l’inventeur de la faucheuse. Cette fois, Boyle recrée autour de Kinsey (Prok pour les intimes) et de sa femme Clara, l’équipe qui a fait partie de l’aventure.
Premier admis dans le cercle, John Milk, le narrateur, rencontre Prok en 1939 à l’occasion de son célèbre cours sur le mariage, destiné à expliquer aux étudiants l’intimité de la vie conjugale. Zoologiste distingué, expert en taxinomie, Kinsey a pris conscience de la méconnaissance générale en matière de sexe. Il se donne alors pour mission d’étudier le comportement sexuel humain de façon scientifique afin d’éradiquer les attitudes répressives dues à l’ignorance. Toujours en quête de nouveaux témoignages, Kinsey a besoin d’aide et John devient son premier assistant. Jouant le rôle du père incestueux, Prok initie le candide jeune homme aux amours masculines et lui offre avec joie le corps de Clara. Le scientifique rigoureux pour qui l’anormalité réside dans le «célibat» ou «l’abstinence», se double en effet d’un pornographe enthousiaste, adepte d’une sexualité débridée – élément que ses détracteurs utiliseront à volonté afin de mettre à mal le sérieux de l’entreprise.
Le projet suivant une trajectoire exponentielle, le cercle admet bientôt de nouveaux membres, Purvis Corcoran, le beau psychologue, puis Rutledge, «le fin du fin universitaire», et enfin Aspinall, le photographe qui ajoute une dimension filmée aux ébats examinés. Cependant, sous couvert d’une observation clinique respectable de réactions physiologiques, Prok impose arbitrairement à ses intimes échangisme, voyeurisme et tutti quanti ! Les épouses des initiés sont également priées de se soumettre aux désirs du Maître. Pour les besoins de la cause, bien sûr ! Or Iris, la femme de Milk, se montre particulièrement hostile aux déviances qui mettent son mariage en danger. Perdu entre fascination pour son génial mais odieux mentor et amour sincère pour Iris, Milk, dont on regrette souvent la naïveté déconcertante, tergiverse jusqu’à ce que l’inacceptable se produise…
Malgré ce narrateur trop falot qui peine à remporter l’adhésion du lecteur, T.C. Boyle réussit tout de même une analyse percutante des rapports entre sexe et sentiments. Sans moralisme aucun, il dénonce les limites d’une «vision mécaniste» des relations et propose donc une vision plutôt romantique de «l’animal humain» !

(Mis en ligne le 02/11/2005 sur parutions.com)

La soirée d'Elseneur : Karen Blixen


La soirée d'Elseneur
Karen Blixen
Le livre de poche- Libretti 2004
96 pages
Traduction par France Gleizal et Colette-Marie Huet

Retour au bercail

Dans les années 1930, de retour au Danemark, après son long séjour au Kenya, Karen Blixen retravaille et parvient, non sans difficulté, à publier une série de contes dont elle avait entrepris la rédaction en Afrique. Elle choisit le pseudonyme d’Isak Dinesen - un prénom masculin en clin d’œil (Isaac, premier fils d’Abraham et de Sarah, sauvé au moment où son père allait le sacrifier, signifie en hébreu « celui qui rit ») associé à son nom de jeune fille. Le recueil, dont fait partie La Soirée d’Elseneur, intitulé Seven Gothic Tales (Sept contes gothiques) paraît d’abord aux États-Unis en 1934 et y rencontre un vif succès. Le terme gothic évoque la tradition du roman noir, illustrée à partir du dix-huitième siècle en Angleterre par Horace Walpole (Le Château d’Otrante –1764), Ann Radcliffe (Les Mystères d’Udolphe – 1794) ou encore Mary Shelley (Frankenstein ou le Prométhée moderne –1818). Il s’agissait alors de glacer le lecteur d’effroi, en lui proposant des histoires fantastiques, proches du cauchemar. Des auteurs beaucoup plus récents comme William Faulkner, Carson McCullers, William Gaddis et bien sûr ici Karen Blixen ont repris et modernisé l’idée. Karen Blixen utilise le magique et le surnaturel, non pour effrayer mais sans doute davantage pour s’échapper d’un réalisme qu’elle n’apprécie guère et donner à ses histoires une dimension plus philosophique. La Soirée d’Elseneur met en scène la rencontre, dans la vieille demeure familiale, de deux sœurs, Fanny et Eliza De Coninck, âgées d’une cinquantaine d’années, avec le spectre de leur frère Morten, disparu depuis longtemps. Cette conversation improbable qui constitue l'épisode final de la nouvelle permet de mieux mettre en valeur le lien particulier qui unit les trois personnages. Il s’agit, en effet, d’une relation fusionnelle à trois qui rend impossible aux deux femmes «de nouer de véritables relations avec d’autres êtres humains». Vénérées et courtisées, toutes deux d’une beauté et d’une intelligence hors du commun, «les chevalières de la table ronde des possibilités» n’ont pas réalisé le destin extraordinaire auquel elles semblaient promises, préférant vivre dans le souvenir et le rêve de l’idéal masculin qu’incarnait Morten. De son côté, choisissant de s’enfuir le jour de son mariage avec la superbe Adrienne, le jeune homme a mené une vie d’aventures à l’autre bout du monde qui s’est achevée tragiquement au bout d’une corde. Malgré une vie amoureuse bien remplie, lui non plus n’a pu se dégager de l’amour passionnel qu’il vouait à ses sœurs, comme le souligne ce fantomatique retour aux sources. Dans cette passionnante histoire d’inceste intellectuel, Karen Blixen joue audacieusement sur le double-sens, privilégiant la suggestion à l’explication. Adoptant une démarche dialectique, elle étudie également ce qui oppose mais aussi relie l’imagination et l’art à l’action et à l’expérience. Formidablement bien écrite, La Soirée d’Elseneur,qui bénéficie dans cette édition d’une très éclairante présentation de Marc Auchet, donne envie d’aller de suite se (re)plonger dans les Sept Contes gothiques.

Notes on a scandal : Zoë Heller


Zoë Heller
Notes on a scandal

Une si bonne amie

Lorsque la très belle Sheba Hart, 41 ans , mariée et mère de deux enfants, se présente à St George, un collège londonien bas de gamme pour y enseigner la poterie, son arrivée fait sensation. Si la gent masculine en frétille de plaisir, les femmes oscillent entre jalousie et fascination. Parmi elles, Barbara Covett, professeur d’histoire, non loin de la retraite qui vit seule avec son chat. Barbara voit immédiatement en Sheba la possibilité d’une amitié forte qu’elle recherche désespérément et s’immisce peu à peu dans les bonnes grâces puis dans la vie de sa collègue.
Entre bientôt en scène Steven Connolly qui ne résiste pas plus que les autres au charme sulfureux de Sheba. Seul problème – Steven a 15 ans. La relation qui se noue entre le professeur et l’élève, d’abord platonique se mue en passion physique. Déboussolée, la jeune femme se confie alors à son amie.
Notes on a scandal est donc le récit de l’affaire dont Barbara se fait la narratrice et qu’elle souhaite publier au moment où l’affaire va être jugée. Pour dire la vérité face à des journalistes graveleux qui salissent Sheba? Rien n’est moins sûr.
Si elle prétend au titre de témoin objectif, elle se révèle au fur et à mesure de l’histoire une narratrice bien peu fiable, remodelant la réalité au gré de ses multiples frustrations.
C’est d’abord sa vie ratée que Barbara raconte – la solitude et le quotidien glauque - les petits plaisirs dérisoires que l’on s’offre pour tromper la monotonie, la disponibilité et les agendas vides. Mais également son amour ambigu pour Sheba.
S’amusant à brouiller les pistes, elle laisse le lecteur libre de son interprétation. Amour maternel ? Tentation saphique ? Symptôme d’un profond malaise psychique ? En tout cas, elle s’approprie l’histoire et la vie de Sheba – qu’elle parvient à contrôler totalement. Pourtant Barbara n’est pas seulement une diabolique manipulatrice.
Zoë Heller (d’origine anglaise mais américaine d’adoption) dit s’être inspirée pour le sujet de Notes on a scandal d’un fait- divers qui a défrayé la chronique aux Etats-Unis en 1997 – la condamnation pour détournement de mineur d’une enseignante de Seattle, Mary Kay Letourneau, 37 ans qui avait avoué des relations sexuelles avec l’un de ses élèves, âgé alors de 13 ans et maintenant père de deux de ses enfants.
Mais la romancière choisit d’utiliser l’amour interdit entre Sheba et Steven pour révéler la part d’ombre des différents personnages.
La finesse et la justesse de l’analyse psychologique éblouissent. Zoë Heller dissèque les passions de l’âme avec une précision d’entomologiste et dépeint des relations aussi complexes que la nature humaine.
Journaliste de formation, elle n’épargne guère ses collègues et souligne à l’encre rouge leur recherche frénétique du scoop et du scabreux. Elle fait, par ailleurs, un portrait peu flatteur, mais fort drôle du milieu enseignant, où la bassesse le dispute à l’étroitesse d’esprit.
Très agréable à lire, ce deuxième roman s’appuie sur une construction impeccable qui recourt habilement aux procédés du flash-back et de la mise en abîme
Même si le prix est finalement revenu à DBC Pierre pour Vernon God Little, Notes on a scandal méritait sans conteste sa sélection pour le Man Booker Prize 2003.

(mis en ligne en mai 2004 sur sitartmag)

Dorian, an imitation : Will Self


Will Self
Dorian, an imitation
Viking, 2002

Le démon

L’adaptation du célèbre Portrait de Dorian Gray (publié en 1891) que Will Self se vit confier devait voir le jour sous la forme d’un scénario. Le projet ne put aboutir mais Self, fasciné par la personnalité d’Oscar Wilde et la puissance visionnaire de son œuvre phare décida de poursuivre l’entreprise et d’en faire un roman.
Connu pour son passé sulfureux et un propos souvent dérangeant, le romancier britannique reprend la trame de l’histoire ainsi que les personnages principaux de Wilde mais transpose l’action sur les deux dernières décennies du vingtième siècle au moment où l’explosion du sida ravage les communautés gay et toxicomane.
Hommage mais également texte autonome, Dorian mêle habilement intertextualité et palimpseste, tirant sa richesse de cette double possibilité de lecture.
Dans le roman d’Oscar Wilde, une toile porte les stigmates de l’âme du héros, lui permettant de conserver jeunesse et beauté éternelles.
Elle devient chez Self, modernisation oblige, une installation vidéo dont les images se modifient au fil des actions épouvantables que commet Dorian .
Ici, point de remords ou d’hésitation, pas de sentiment de culpabilité. Maître de son destin, manipulateur, Dorian est un psychopathe, un tueur fou, démoniaque qui jouit intensément de son sentiment de puissance et de son immortalité, porteur sain d’un virus qu’il inocule sciemment.
Si Wilde, chef de fil des esthètes, intellectualisait l’homosexualité masculine, la jugeant en parfaite harmonie avec sa théorie de l’art pour l’art et de l’amour du Beau, Self, lui, décrit une réalité violente et noire, parfois à la limite du soutenable, qui ramène en mémoire certaines pages d’Hervé Guibert ou d’autres Nuits Fauves.
Quant à l’opium du dix-neuvième siècle, il devient héroïne, cocaïne ou crack que les personnages s’injectent, fument ou sniffent à longueur de journée.
Aucun jugement moral de la part de Self, il s’agit d’un monde qu’il a suffisamment côtoyé pour offrir son témoignage doublé d’une analyse sensible et complexe.
La condamnation s‘applique davantage à une société décadente et moribonde, dont Dorian symbolise à merveille le narcissisme vain et qui se montre toujours prompte à révérer des idoles de pacotille.
Deux crimes de lèse-majesté sont à porter au crédit du romancier - l’assassinat virtuel de deux icônes qui reflètent à merveille la vacuité ambiante.
Ceux d’Andy Warhol, présenté comme un imbécile, sans talent, uniquement préoccupé par sa réussite financière et de Diana Spencer, qui selon les propres termes de Self dans une interview accordée au quotidien Libération représentait « une culture hystérique de télé-réalité thérapeutique, d’exhibition publique et de névrose. »
Aux seize années qui s’écoulent entre le début et la fin de Dorian (comme dans Le Portrait de Dorian Gray) correspond non seulement la période entre l’apparition du Sida et la possibilité d’une tri-thérapie mais aussi la durée entre le mariage de Charles et Diana et la mort de cette dernière. Self mêle donc à son roman la vraie vie de la princesse, au gré d’épisodes qui rythment la vie de ses personnages.
Dorian n’est certes pas un livre drôle, pourtant l’humour caustique et mâtiné de cynisme de son auteur fait souvent mouche. Will Self montre également une grande maîtrise technique - -- récit bien construit, mise en abyme finale, riche en rebondissements, focalisation variable et langue d’une grande originalité, mélange audacieux d’argot et de vocabulaire précieux d’origine française.
En son temps, Le portrait de Dorian Gray provoqua le scandale, les thèmes abordés faisant suffoquer d’indignation la très bien-pensante société victorienne. Dorian, pour sa part, a reçu un accueil critique contradictoire. Will Self se console en citant Oscar Wilde : « Quand les critiques se divisent, l’artiste est en accord avec lui-même. »

(mis en ligne en septembre 2004 sur sitartmag)

Shakespeare : W.H. Auden







W.H. Auden
Shakespeare
Anatolia
Editions du Rocher
ISBN 2 268 04741 5
25 euros
466 pages
Traduit de l’anglais par Dominique Goy-Blanquet (avec le concours du Centre national du livre)
Dialogue shakespearien

Du 9 octobre 1946 au 14 mai 1947, W.H. Auden propose à la Nouvelle Ecole de recherche sociale située dans le quartier new-yorkais de Greenwich Village un cycle de conférences hebdomadaires sur Shakespeare, étudiant de façon chronologique l’œuvre du dramaturge élisabéthain. Le public vient en grand nombre écouter le célèbre poète/ essayiste d’origine anglaise tout juste naturalisé américain.
L’idée de rassembler ses conférences dans un livre n’effleure visiblement pas Auden. Il s’exprime à partir de notes non rédigées qu’il ne conserve pas. Démarche qu’il accomplit par contre quinze ans plus tard en mêlant dans The Dyer’s Hand, essais, commentaires sur la poésie (shakespearienne en particulier), l’art ou la vie et une série de conférences données à Oxford.
C’est donc l’universitaire, Arthur Kirsch qui, à l’aide des notes de quatre auditeurs attentifs mais nécessairement faillibles, assemble patiemment le puzzle et restitue la parole envolée.
La mise en forme de cette titanesque entreprise force le respect. Quant au contenu, il est, à l’image de son auteur, éblouissant d’intelligence.
Auden démarre parfois dans le vif du sujet. En d’autres occasions, montrant au passage ses talents de pédagogue, il choisit de développer des idées plus générales (la pastorale et le primitivisme – Comme il vous plaira, les différents types de comédies shakespeariennes – La Nuit des Rois, les sens variables du mot nature – Le Songe d’une nuit d’été, ….) et réduit, de ce fait, l’analyse de la pièce en question.
Sa vision des personnages, qui s’éloigne des sentiers battus, offre de nombreuses pistes de réflexion.
Décèlant l’intérêt croissant de Shakespeare pour « les états ontiques » il remarque par exemple : « Regardez Béatrice ou Bénédict ; vous dites : oui, voilà une personne que je pourrais rencontrer pour dîner et bavarder. Dans les pièces plus tardives, face à des gens comme Iago ou Lear, vous dites : non, je ne crois pas que ce soit là une personne que je pourrais rencontrer, mais c’est un état dont tôt ou tard, au cours d’une vie d’homme, on fait l’expérience. » Très dubitatif à propos de l’amour romantique, il suspecte Roméo et Juliette de confondre « romance et amour » et préfère de loin la passion d’Antoine et de Cléopâtre qui « ne se font pas un gramme de confiance. »
Volontiers provocateur, Auden distribue bons ou mauvais points et ne mâche pas ses mots « La Mégère apprivoisée … est la seule pièce de Shakespeare qui soit un échec total….. l’intrigue de La mégère relève de la farce, et Shakespeare n’est pas un auteur de farce. »
Illustrant à merveille son idée de la critique comme « une conversation à bâtons rompus »
il s’offre souvent des digressions religieuses et philosophiques qui reflètent davantage ses préoccupations qu’elles ne permettent d’expliquer la pensée de Shakespeare.
Le monologue de Richard III sur le champ de bataille de Bosworth qui aboutit à une réflexion sur « le moi essentiel et le moi existentiel » peut laisser le lecteur quelque peu perplexe !
Cependant l’intérêt du livre naît aussi de ce va et vient permanent entre une pensée riche, nourrie d’une culture multiforme (de Kierkegaard, à l’opéra en passant par Virginia Woolf ou TS Eliot) et une œuvre dense. Eclairant Shakespeare, Auden se met en lumière.
Saluons donc l’initiative de cette publication à l’occasion du trentième anniversaire de la mort du poète ainsi que la très grande qualité de la traduction.

(Mis en ligne le 16/08/2004 sur parutions.com)

Une très intime conspiration : Virginia Woolf et Vanessa Bell


Virginia Woolf et Vanessa Bell
Une très intime conspiration
Jane Dunn
Editions Autrement 2005

L’union sacrée

Membre de la Royal Society of Literature, Jane Dunn a déjà publié plusieurs biographies remarquées - sur Mary Shelley, Antonia White puis sur Elisabeth I et Marie Stuart. Premier de ses livres à être traduit en français, Virginia Woolf et Vanessa Bell analyse de façon captivante le lien très particulier qui unissait ces deux sœurs exceptionnelles, figures majeures de la vie intellectuelle anglaise du début du vingtième siècle.
Comme Jane Dunn l’explique dans sa préface, il ne s’agit pas « d’une biographie commune » mais d’une exploration de leur « interdépendance ». Si « la relation entre sœurs contient.. en puissance rivalité intense, compétition, refoulement, et un amour aussi féroce que protecteur » , les différents éléments évoqués sont dans le cas présent à leur niveau maximal. Proportionnel, sans aucun doute au génie de Virginia et de Vanessa dans leurs arts respectifs.
« Dès leur jeune âge, Vanessa et Virginia séparèrent le monde de l’art et de l’expérience en deux… Vanessa revendiquait la peinture comme sienne, Virginia l’écriture ; Vanessa s’adjugea sexualité et maternité, Virginia intellectualité et imagination. »
Au cours des quatre premiers chapitres, Jane Dunn adopte une structure linéaire et suit les sœurs depuis leur naissance jusqu’à l’âge adulte.
En 1878, Leslie Stephen « philosophe et journaliste », veuf et père d’une petite fille attardée, Laura épouse Julia Duckworth, mère de trois enfants, George, Stella et Gerald, nés de son union avec Herbert Duckworth « un mariage …si parfait dans sa complétude que tout ce qui suivrait ne pouvait, en comparaison, que paraître pâle et prosaïque. » Quatre enfants voient le jour - Vanessa, Thoby, Virginia et Adrian.
Visiblement fascinée par la psyché de ses sujets d’étude, Jane Dunn examine minutieusement les relations entre les différents membres de cette étonnante famille recomposée, jalousie, possessivité, rancœur, tentatives incestueuses…Elle évoque aussi les moments heureux - la parenthèse enchantée des deux mois d’été à Saint Ives par exemple et les épreuves particulièrement douloureuses, le décès prématuré de Julia et celui de Stella, à son retour de voyage de noces qui souderont définitivement les deux sœurs.
Une autre difficulté de taille surgit vite – la très victorienne « vision parentale de l’incompatibilité entre intellect et féminité. » Virginia se rebelle lorsqu’elle prend conscience « de l’existence d’un vaste monde d’éducation intellectuelle et sociale en dehors de la maison ; un monde qui lui était fermé à cause de son sexe. » et se lance à l’assaut de la monumentale bibliothèque paternelle. Vanessa, par contre, renonce « auréolée de toutes les vertus féminines, face au défi de l’intellect. » et en concevra toute sa vie un grand sentiment d’infériorité intellectuelle vis-à-vis de sa cadette.
Ces profondes différences de caractère n’altèrent en rien l’indestructible complicité qui devient au fil des années symbiose totale. Parvenues à l’âge adulte, Virginia et Vanessa offrent au monde « l’image d’une indiscernable unité ».
Pour étudier le parcours indissociable des deux femmes, Jane Dunn quitte la linéarité et choisit une approche impressionniste sans se soucier de chronologie ce qui amène d’ailleurs parfois des redites inutiles. Par petites touches, elle décrit la naissance du groupe de Bloomsbury, la frénétique vie intellectuelle de l’époque dans les arts, la célébrité, les mariages avec Clive Bell et Leonard Woolf, les maternités de Vanessa, les amants et maîtresses, les voyages, les maisons communes, les deuils ou encore les périodes de dépression profonde de Virginia qui la conduisent au suicide en 1941.
Un thème revient naturellement en leitmotiv – celui de la « solidarité créatrice », de l’inspiration que chacune a trouvé dans le travail de l’autre, toujours intrinsèquement lié à celui de la jalousie « sous les encouragements de surface et une épaisseur plus profonde de fierté pour la réussite de l’autre subsistait la tension d’une rivalité particulière ; il s’agissait de savoir quel art était ‘supérieur’, celui de Vanessa ou celui de Virginia ? »
Alliant érudition et sens inné de la psychologie, Jane Dunn réussit un double portrait vivant et tout à fait passionnant. Jolie évocation de la « respiration commune » de deux sœurs hors du commun.

(Mis en ligne le 24/10/2005 sur parutions.com)

Une vie en chute libre : Robert Chalmers




Une vie en chute libre
Robert Chalmers
Les mots étrangers Stock
23 euros
ISBN : 54-5606-6

Vertige de l’amour

Lorsque Daniel Linnell, le Londonien un peu coincé, professionnellement à la dérive rencontre Laura Jardine, l’Américaine libérée, barmaid à La Chouette et adepte du saut en parachute, c’est pour lui le coup de foudre.
Licencié de son emploi de psychothérapeute dans un cabinet thérapeutique privé (expérience drolatique), Daniel travaille quelque temps à La Chouette et rencontre Stephen qui écrit des nécrologies pour un grand quotidien londonien. Le hasard faisant bien les choses, Daniel se voit embaucher par Whittington, le très original chef de la rubrique nécro. Robert Chalmers, lui-même journaliste au Guardian (et anciennement nécrologue !) entraîne alors son lecteur dans un monde qu’il connaît parfaitement et dont il égratigne plaisamment les travers et les dérives. Rivalités, mégalomanie, dictature de l’information-spectacle… Beaucoup d’humour également dans les nécrologies et leur code particulier.« Des choses du genre ‘Il ne s’était jamais marié’ pouvaient signifier tout et n’importe quoi : qu’il avait passé sa vie à écumer les toilettes publiques du monde libre ou .. eh bien … qu’ ‘Il ne s’était jamais marié.’»
Suite à une boutade de Whittington, Daniel décide d’écrire le Bottin de l’enfer (Who’s Who in Hell est le titre original du roman en anglais), petite encyclopédie des monstres d’hier et d’aujourd’hui.
Idée diablement amusante au départ, abandonnée quelque peu brutalement en fin de première partie. Dommage que Robert Chalmers ne parvienne pas à mener de front les deux histoires, la relation amoureuse entre Daniel et Laura et le Bottin de l’enfer.
La seconde partie du roman est donc placée sous le signe du tragique.
Autour des deux héros, des personnages secondaires attachants que la vie malmène souvent. Aucune trace de pathos cependant dans les scènes dramatiques qui se succèdent. Les blessures intimes sont racontées sobrement.
Relations familiales ratées, violences, infidélités, solitude… Le ton est juste pour évoquer la souffrance et le malheur.
Et au cœur du récit, l’histoire d’un amour. Que le Destin fracasse.
La critique anglophone rapproche volontiers ce premier roman prometteur (bien qu’imparfait) des comédies douces-amères de Nick Hornby, qui traitent du quotidien et de la pop-culture avec un humour dévastateur. Des points communs, certes mais le regard sur le monde est différent. Celui de Robert Chalmers semble nettement plus sombre.

(Mis en ligne le 21/08/2003 sur parutions.com)