Chroniques et entretiens parus depuis 2003 sur : http://www.sitartmag.com/ et http://parutions.com/
mardi 23 août 2011
Emission de Nicolas Castelnau-Bay
vendredi 12 août 2011
Message de Nicolas Castelnau-Bay, co-traducteur du recueil "Les Aventures d'un idéaliste"
vendredi 15 juillet 2011
Les aventures d'un idéaliste

Les aventures d’un idéaliste - et autres nouvelles inédites
de Isaac Bashevis Singer
Stock- La Cosmopolite 2011 / 19 €- 124.45 ffr. / 240 pages
ISBN : 978-2-234-06435-5
FORMAT : 14cm x 20cm
Traduction de Marie-Pierre Bay et Nicolas Castelnau-Bay
Un monde à part
Comme l’on pouvait s’y attendre, Les aventures d’un idéaliste, recueil de treize nouvelles jusqu’ici inédites en français, permet une nouvelle fois d’apprécier l’immense talent de conteur d’Isaac Bashevis Singer, Prix Nobel de Littérature en 1978 disparu en 1991, et de méditer sur la tension si caractéristique qui habite son œuvre.
Né en Pologne en 1904, fils et petit-fils de rabbins, Singer s’éloigne très jeune de la voie qui semble tracée pour suivre l’exemple de son frère Joshua qui a choisi l’écriture. Dans les années 30, tous deux pressentent la catastrophe imminente et décident de quitter le Vieux Monde pour le Nouveau. Isaac rejoint Joshua à New York en 1935, laissant derrière lui une culture yiddish promise à l’extinction, qu’il n’aura de cesse de sauver de l’oubli. Si l’adaptation aux Etats-Unis est difficile pour Singer, elle le sera bien plus encore pour les survivants de l’Holocauste dont l’indicible souffrance hante une autre partie de ses écrits.
Toujours à mi-chemin entre scepticisme et foi, Singer ne cesse de s’interroger sur cette omniprésence du mal sur terre, exemplifiée par la destinée tragique du peuple élu. Face à une justice divine incompréhensible qui s’apparente à une trahison, la fiction lui permet de livrer contre le «Hitler céleste», une «guerre privée» dont ses romans et nouvelles sont autant de batailles. Pour ce farouche antirationaliste, l’homme serait cependant fou de se juger capable de tout comprendre.
Dans son univers très particulier, les personnages se débattent entre tradition et modernité, orthodoxie sclérosante et liberté de pensée dangereuse, engagement religieux et apostasie. Qu’il situe le décor en Pologne ou aux Etats-Unis, Singer explore toujours leurs désirs, leurs obsessions, leurs doutes. Suivant le thème de son histoire, il choisit pour les exprimer deux formes à première vue incompatibles, le réalisme ou le fantastique, et pourtant bien souvent opte pour un mélange des deux. Le recueil illustre à merveille les trois possibilités.
Dans la veine réaliste figurent entre-autres Exes qui met en scène la rencontre de deux anciens époux et l’illusion d’un nouveau possible qui s’évanouit rapidement, Le Tableau où un peintre se venge de l’infidélité de sa femme par l’intermédiaire d’une toile, Le Mathématicien qui sonde la psychologie d’un homme en proie à une jalousie dévorante, Le Projet immobilier qui voit le protagoniste perdre sa fortune et sombrer dans la folie, ou encore Deux, la bouleversante histoire de deux rescapés de l’Holocauste qui ont décidé d’en finir.
Pour l’aspect purement fantastique, on se régalera avec Heshele et Hanele ou le pouvoir d’un rêve, un conte merveilleux dans lequel une prémonition rêvée devient réalité pour le bonheur des deux héros. Fantastique pour le lecteur mais pas vraiment pour Singer qui croyait en l’existence des rêves prophétiques tout comme en celle des esprits démoniaques ou de la métempsycose. D’où l’intrusion fréquente d’éléments surnaturels dans des récits par ailleurs réalistes. L’Oiseau, première nouvelle du recueil, en offre un bien joli exemple. La perruche qui vient se poser sur le bord de la fenêtre du narrateur ne serait-elle pas la réincarnation de la femme aux yeux noirs qu’il a tant aimée avant sa mort tragique au cours de la Seconde Guerre mondiale ?
«Au bout du compte, que reste-t-il après nous les écrivains ? Rien qu’un tas de papier». C’est ce qu’affirme dans Les Aventures d’un idéaliste un écrivain yiddish raté dont le manuscrit constamment réinventé par d’autres ne pourra être publié qu’après sa mort. L’œuvre de Singer, d’abord écrite en yiddish avant d’être traduite en américain, infirme ce propos quelque peu définitif.
Isaac, le petit garçon de la rue Krochmalna dans le ghetto de Varsovie, devenu plus tard citoyen américain, a, lui, redonné vie à un monde assassiné et à une culture vouée à la disparition. Du tas de papier émerge donc un témoignage inestimable. La seule réponse possible pour Singer à la question qui l’obsédait. Son rempart contre le mal.
Florence Bee-Cottin
( Mis en ligne le 15/07/2011 ) Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2011
lundi 11 juillet 2011
Entretien avec Jasper Fforde

Premiers pas dans la fantasy
Entretien avec Jasper Fforde - (Moi, Jennifer Strange, dernière tueuse de dragons, Fleuve Noir, Juin 2011)
À l’occasion de son passage à Saint-Malo pour le festival Étonnants Voyageurs en juin 2011, Jasper Fforde a rencontré l’une de nos collaboratrices.
Parutions.com : Vous êtes à Saint-Malo pour présenter le premier opus de votre quatrième série qui met en scène une nouvelle héroïne, la jeune mais déjà très mûre Jennifer Strange. Chacune de vos séries possède un monde bien particulier dans lequel le ou la protagoniste doit relever des défis inattendus. Comment décririez-vous Jennifer, le monde dans lequel elle vit et la mission dont elle se retrouve chargée ?
Jasper Fforde : Eh bien pour expliquer mon travail, je dirais d’abord que j’essaie de créer un genre à moi, je prends donc une idée fantasque et je la rends réaliste. Avec ce roman, je pars du principe que la magie existe, que le monde médiéval existe aussi et j’y ajoute la bureaucratie, les dérives humaines et puis le fait que la magie ne fonctionne pas aussi bien que nous pourrions l’espérer. Je cherche à inventer un monde que nous puissions reconnaître comme potentiellement nôtre. Une sorte de réalisme fantastique, si vous voulez. Alors, j’ai créé ce personnage de Jennifer Strange, une enfant trouvée, abandonnée bébé dans un orphelinat et très précoce puisqu’elle travaille déjà pour une Maison d’enchantement appelée Kazam. Pour avoir le droit de jeter des sorts, il faut en effet être un sorcier accrédité. Sans cette accréditation auprès d’une Maison d’enchantement, vous risquez le bûcher ! Dans ce monde où la magie perd inexorablement de son prestige, Jennifer apprend l’existence d’une prophétie qui annonce la mort très prochaine du dernier dragon et avec elle peut-être la disparition de ce qui reste de magie. Démarre alors cette aventure qui va la mener de surprise en surprise.
Parutions.com : Vous faites partie ici des auteurs jeunesse et indiquez que Moi, Jennifer Strange, dernière tueuse de Dragons est plus particulièrement destiné aux adolescents ou jeunes adultes. Aviez-vous ce lectorat en tête quand vous avez commencé le roman ou est-ce le thème que vous avez choisi qui vous y a naturellement conduit ?
Jasper Fforde : Pour beaucoup d’auteurs qui écrivent pour les adultes, écrire tout à coup pour des enfants ou des jeunes adultes s’apparente sans doute à un grand saut dans l’inconnu. Ce n’est pas mon cas, mes autres livres contiennent déjà cette dimension fantastique qui peut plaire aux jeunes. Aux enfants de tout âge en définitive car je suis convaincu qu’il reste chez presque tous les adultes une part d’enfance indéracinable. Je pense également que mes autres romans s’adressent à ces lecteurs adultes qui ont conservé la curiosité et l’excitation face à la nouveauté propres aux enfants. Alors je n’ai pas changé grand-chose sauf que j’ai utilisé moins d’intrigues secondaires. L’intrigue principale reste par contre tout aussi complexe. Et puis j’ai retiré beaucoup d’allusions à ce qui me semblait important. Un jeune même très intelligent n’est pas sur terre depuis suffisamment longtemps pour pouvoir saisir toutes les petites références dont j’aime parsemer mes livres !
Parutions.com : Comment expliquez-vous l’attirance des adolescents pour la fantasy ?
Jasper Fforde : Sans doute parce qu’ils ont encore en eux une grande part de fantaisie ! Les gens qui n’apprécient pas la fantasy estiment que c’est un genre à destination des jeunes, je ne pense pas qu’ils aient raison. Je me souviens de la sortie des Harry Potter au Royaume-Uni, il y avait deux couvertures, une pour les jeunes et une pour les adultes afin que ces derniers puissent lire dans le train ou le bus sans se sentir ridicules ! Pour ma part, je trouve souvent la littérature pour adultes affreusement ennuyeuse, toutes ces histoires de drames humains, c’est terrible ! Pour n’importe quel écrivain, la fantasy est un champ d’exploration merveilleux qui n’érige aucune frontière. C’est sûrement aussi pour cela que cela plaît tant aux jeunes, eux-mêmes n’ont pas encore de frontières, ils ont l’esprit ouvert et se montrent curieux de tout. Il est dommage que nous perdions souvent cette curiosité en vieillissant.
Parutions.com : Vous qualifiez Moi, Jennifer Strange, dernière tueuse de Dragons d’antidote à des romans de sorciers ou de trolls plus sérieux. Sérieux rime-t-il avec vénéneux ?
Jasper Fforde : Non, c’est juste que j’aime toujours autant remettre les genres en question. Il y a tellement de livres avec de la magie, des sorciers, des lutins ou des trolls, alors je me suis dit pourquoi de pas prendre ce genre un peu fatigué et en faire quelque chose de différent. Par exemple pour les trolls, dans le deuxième volume des aventures de Jennifer, on en rencontre pour de vrai et on se rend compte qu’ils ne sont pas du tout tels que nous les imaginions. D’habitude, dans les romans que j’évoque, on utilise des baguettes magiques, on vole sur des manches à balai et quand on claque des doigts, le sort réussit. Avec moi, pas du tout, en plus les gens font des erreurs et rien n’est simple. Comme dans la vie.
Parutions.com : Le monde de Jennifer, bien que différent du nôtre, lui ressemble parfois dans ses défauts de façon frappante. Vous procédez d’ailleurs de la même manière dans vos autres séries. L’humour est-il le meilleur moyen pour dénoncer nos dérives ?
Jasper Fforde : Absolument. Comme on dit, tandis que le sérieux cherche la serrure en tâtonnant, l’humour se glisse sous la porte. C’est tout à fait vrai, on peut aller tellement plus loin avec l’humour. Et puis, plutôt que d’inventer entièrement un univers, je préfère utiliser des choses que nous connaissons, il est alors sûrement plus facile d’adhérer à l’histoire.
Parutions.com : N’importe quel conte, même le plus loufoque, contient une morale. Quelle est-elle dans le livre ?
Jasper Fforde : Sans doute que l’argent ne fait pas le bonheur. Jennifer se méfie terriblement du monde des affaires et de la cupidité qui y règne. Alors lorsqu’elle doit choisir entre épargner un dragon et gagner beaucoup d’argent, elle opte pour la première solution. Cette cupidité caractérise aussi le monde dans lequel nous vivons et nous en avons de nouveaux exemples inquiétants tous les jours.
Parutions.com : Il existe comme un air de famille entre Jennifer et Thursday Next, l’héroïne de votre première série. Qu’en pensez-vous ?
Jasper Fforde : Ce que j’aime chez Thursday, c’est son côté impétueux, elle prend des risques et s’attire facilement des ennuis, et puis elle est drôle. Beaucoup plus que Jennifer qui, elle, réfléchit davantage avant d’agir. Alors Jennifer pourrait être la petite sœur sérieuse de Thursday, celle qui fait toujours tout bien et à qui tout réussit.
Parutions.com : Vous avez travaillé pour l’industrie cinématographique et vous êtes peu à peu tourné vers l’écriture. Comment les choses se sont-elles passées ?
Jasper Fforde : J’ai écrit pendant une dizaine d’années avant d’être publié. Ma première nouvelle date de 1988, j’ai fini mon premier roman en 1993. Quand j’ai été édité pour la première fois en 2001, j’avais déjà écrit sept romans. Je menais deux carrières de front, le cinéma pour vivre et l’écriture sur mon temps libre. J’ai toujours adoré écrire mais je savais que les choses ne seraient pas faciles. Quand je repense à cette période, j’y vois une décennie d’apprentissage pendant laquelle j’ai progressé, et non une succession de rejets de la part des maisons d’édition. C’est d’ailleurs le conseil que je donne aux jeunes auteurs, ne pas s’attendre à un succès immédiat et penser à long terme.
Parutions.com : Vous avez commencé par écrire des nouvelles, étape nécessaire pour vous avant d’envisager des textes plus longs. L’art du nouvelliste ne requiert-il pas aussi une très grande maîtrise ?
Jasper Fforde : Si bien sûr. Mais je n’avais aucune expérience de l’écriture, ni formation ni diplôme dans ce domaine. Je suis vraiment un pur autodidacte en la matière. Il fallait donc bien que je commence quelque part, alors j’ai démarré avec des nouvelles, j’ai travaillé et perfectionné ma technique et peu à peu j’ai pu écrire des choses de plus en plus longues pour arriver à un roman. J’ai adoré écrire des nouvelles et j’aimerais bien recommencer. D’ailleurs dans la série des Thursday Next, chaque chapitre propose une épigraphe, un court paragraphe qui ressemble par son côté condensé et indépendant à une toute petite nouvelle.
Parutions.com : Vous avez mis quatre ans à écrire L’Affaire Jane Eyre (premier de la série des Thursday Next), Votre rythme s’est beaucoup accéléré depuis. Est-ce devenu plus facile ?
Jasper Fforde : Je ne sais pas si c’est plus facile car plus j’écris, plus je me rends compte que je pourrais être bien meilleur !
Parutions.com : En ce qui concerne l’écriture, vous parlez de technique. Rejetez-vous l’idée d’un don ou d’un talent inné ?
Jasper Fforde : Oui, totalement. Il y a juste des gens très intelligents qui apprennent vite mais pourraient tout autant s’illustrer dans un autre domaine. C’est toujours le cas. Prenez Frank Lloyd Wright par exemple, s’il n’avait pas choisi l’architecture, il aurait été brillant dans autre chose. Eh bien, il en va de même pour les grands auteurs.
Parutions.com : Avez-vous déjà ressenti l’angoisse de la page blanche ?
Jasper Fforde : Là encore, cela n’existe pas. Voilà juste une excuse que nous, auteurs, avons inventée pour ne pas être dérangés et nous attirer une certaine compassion ! C’est pareil pour les artistes, les acteurs, les poètes ou les musiciens, parce que nous travaillons dans un domaine artistique, nous estimons ne pas devoir suivre les mêmes règles que tout le monde. Mais il n’y a rien de particulier dans le fait d’être un auteur, c’est une profession comme il en existe des milliers d’autres. Vous avez déjà entendu un plombier dire qu’il n’a pas fait de plomberie depuis un an parce qu’il se sent bloqué ? Moi, j’assemble des mots et j’invente des histoires comme d’autres réparent des voitures. Il n’y a donc aucune raison d’être mis sur un piédestal.
Parutions.com : Vos fans adorent la façon dont vous vous amusez avec les classiques. La littérature doit-elle être désacralisée ?
Jasper Fforde : C’est mon avis, en tout cas. Prenez n’importe quelle pièce de Shakespeare, vous la regardez pour vous divertir, c’est génial ; par contre, si vous commencez à écouter quelqu’un discourir dessus, cela devient très rapidement assommant. D’ailleurs Shakespeare écrivait pour que le public s’amuse et cela marchait formidablement bien. J’avoue trouver les livres très intellectuels souvent prodigieusement ennuyeux et je ne me considère pas comme un auteur littéraire mais plutôt comme un amuseur. Les gens achètent mes livres et moi en retour je leur donne quelques heures de divertissement, si ce n’est pas le cas, eh bien, je n’ai pas respecté mon engagement.
Parutions.com : Vos lecteurs s’amusent en effet beaucoup et n’ont pas besoin de comprendre toutes les références pour apprécier vos romans.
Jasper Fforde : J’aime qu’il y ait plusieurs niveaux dans mes livres, plusieurs possibilités de lecture. Si vous avez 14 ou 15 ans, vous pouvez très bien lire les aventures de Thursday et vous amuser des courses-poursuites et des plaisanteries stupides. Si vous avez lu quelques classiques, vous y trouverez un peu plus de grain à moudre et puis si vous êtes un féru de littérature, vous découvrirez les petites plaisanteries ésotériques, les petits œufs de Pâques que j’ai cachés à votre intention.
Parutions.com : Cette interaction avec le lecteur semble très importante pour vous. À cet égard, votre site (http://www.jasperfforde.com/)est une réussite. Quelle importance revêt-il à vos yeux ?
Jasper Fforde : Je considère ce site comme un service après-vente. Lorsque je publiais un livre par an (maintenant, c’est un tous les six mois), j’ai pensé que nous pourrions essayer de donner un petit plus aux lecteurs, un peu comme les bonus sur un DVD. J’aime imaginer qu’un livre a sa vie propre mais que je le rends encore plus vivant par ce biais. C’est aussi une sorte de laboratoire qui me permet d’expérimenter de nouvelles idées et de recueillir l’avis des gens. C’est un très gros site maintenant, plus de treize-cents pages, presque l’équivalent de deux romans !
Parutions.com : Dans Moi, Jennifer Strange, dernière tueuse de Dragons, le pays de Galles est présent au sein des Royaumes-Désunis. Pour vous qui y vivez, quelle est sa particularité au Royaume-Uni ?
Jasper Fforde : Sans doute d’être un assemblage disparate. Au sud, une région industrielle, du charbon et de l’acier, qui n’a pas tellement changé depuis les années 30 ou 50. Au milieu, c’est un peu l’Afghanistan avec des seigneurs de guerre qui se livrent une bataille sans merci dans des trafics en tout genre. Et puis, au nord, de très beaux endroits et une économie qui repose entièrement sur le tourisme. Dans la série des Thursday Next, j’ai trouvé amusant d’en faire une grande république socialiste !
Entretien mené en Anglais le 11 juin 2011, et traduit par Florence Bee-Cottin
( Mis en ligne le 11/07/2011 )
mardi 28 juin 2011
Moi, Jennifer Strange, dernière tueuse de dragons

Moi, Jennifer Strange, dernière tueuse de dragons de Jasper Fforde
Fleuve noir - Territoires 2011 /
15.90 €- 104.15 ffr. / 296 pages
ISBN : 978-2-265-09306-5
FORMAT : 14cm x 22,5cm Traduction de Michel Pagel
Fanta(i)sie ffordienne
Prenez une jeune orpheline, élevée au couvent des Bienheureuses du Homard, propulsée directrice suppléante de Kazam, l’une des deux dernières «Maisons d’enchantement» des Royaumes Désunis et qui se retrouve chargée d’exterminer le dernier dragon de Dragonie, un territoire au centre de bien des convoitises. Qui, à part Jasper Fforde, pouvait donc imaginer une histoire aussi folle ?
On connaissait l’inclassable Britannique pour son excellente série de thrillers littéraires totalement décalés mettant en scène Thursday Next, une détective qui opère à l’intérieur de la fiction (cinq romans déjà traduits chez Fleuve Noir et le sixième à paraître). Premier opus de ce qui devrait devenir une trilogie, c’est à un public plus jeune que s’adresse Moi, Jennifer Strange, dernière tueuse de Dragons, ou les aventures d’une adolescente entourée de magiciens caractériels, manipulée par un roi fourbe et attendrie par un vieux dragon au final très délicat. Flanquée de son fidèle quarkon, un improbable animal à l’aspect terrifiant et dotée d’Exhorbitus, l’épée magique du Tueur de dragons, Jennifer lutte pour que justice et vérité l’emportent, aidée dans sa tâche par le jeune Grizz Crevettes, enfant trouvé comme elle et particulièrement doué pour la «carrière d’agent en Arts Mystiques».
Jasper Fforde définit son projet comme «un antidote à des romans plus sérieux sur les sorciers et les trolls». Révolue en effet «l’époque où la magie était puissante et non réglementée par le gouvernement, si bien qu’on avait le droit de tisser même le sort le plus ambitieux sans remplir le formulaire d’autorisation B1-7G» ; la sorcellerie est devenue «une industrie en phase de déclin ultime. Jadis, les sorciers conseillaient les souverains ; à présent ils réparaient les installations électriques et débouchaient les canalisations» Ou bien se servent de tapis volants pour livrer des organes ou des repas à domicile !
Derrière le conte farfelu se cache aussi un propos un peu plus sérieux. Le romancier procède comme à son habitude, il crée un monde imaginaire qui par ses travers et dérives ressemble furieusement au nôtre et dénonce pèle-mêle, l’argent et la convoitise qu’il suscite, l’instinct grégaire des foules, l’indigence de certains médias ou encore la tentation pour un dirigeant d’abuser de son pouvoir. Cependant ce qui intéresse avant tout Jasper Fforde, c’est amuser ses lecteurs. Et là encore, il y parvient pleinement. Si l’intrigue est volontairement moins complexe que dans la série des Thursday Next et les références littéraires moins nombreuses et plus accessibles, les jeux de mots foisonnent (une horreur pour le traducteur qui s’en est brillamment sorti) et l’humour ffordien fait mouche. Un plaisir que l’on peut sans l’ombre d’un doute goûter à tout âge !
Florence Bee-Cottin
( Mis en ligne le 22/06/2011 ) Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2011
mercredi 15 juin 2011
Entretien avec David Nicholls
Littérature |
| Entretien avec David Nicholls - (Un jour, Belfond, Février 2011) David Nicholls, Un jour, Belfond, Février 2011, 534 p., 22 €, ISBN : 978-2-7144-4714-2 Traduction de Karine Reignier Grandir Parutions.com : Vous êtes à Paris à l'occasion du Salon du Livre pour présenter Un jour, premier de vos romans à être traduit en France. Pouvez-vous le présenter en quelques mots pour vos futurs lecteurs français ? David Nicholls : Un jour est en fait mon troisième ouvrage. C'est un mélange de comédie, de drame et de romance. C'est une sorte d'histoire d'amour à la fois épique, drôle et triste. L'histoire débute il y a vingt ans et suit deux personnages qui s'entendent pour se retrouver chaque année à la même date. Une histoire d'amour en vingt instantanés, vingt photographies d'une relation voyant les deux personnages évoluer, d'abord étudiants pleins d'idéaux, ensuite adultes d'âges moyens. Parutions.com : Comment êtes-vous venu à l'écriture ? Vous avez déclaré qu'adolescent, vous étiez intéressé par la paléontologie et la biologie ! David Nicholls : Enfant, je ne venais pas d'une famille très férue de livres, mais j'étais assez ''nerd''. J'aimais les sciences et la lecture. Je suis passé par une série de phases et j'étais obsédé, comme beaucoup d'enfants aujourd'hui, par les dinosaures. Les enfants n'étaient pas aussi obsédés par ça à l'époque qu'ils ne le sont maintenant. Moi, j'aimais les sciences et la nature, la médecine et l'histoire ; j'ai fait mon chemin à travers ces passions et j'ai fini par me poser avec la littérature et les livres. C'est ce que j'ai étudié à l'université. Quand j'avais une vingtaine d’années, je me suis essayé au théâtre, comme acteur, et j'ai alors décidé de passer à l'écriture. Parutions.com : Pour revenir à Un jour, les deux personnages, Emma et Dexter, se retrouvent donc chaque année pendant vingt ans à chaque 15 Juillet, célébrant celui de 1988, jour de leur rencontre et de l'obtention de leur diplôme. Une nuit mémorable... L'épigraphe de la première partie est une citation des Grandes espérances qui résume très joliment le début de votre roman. Charles Dickens a-t-il été pour vous une source d'inspiration ? David Nicholls : Mon admiration pour Dickens date de longtemps. Il reste le premier auteur classique que j'ai aimé. Je l'aime aujourd'hui encore, je suis en fait un fan absolu de Dickens. Mon roman ne ressemble en rien aux siens cependant sinon peut-être par son accessibilité et le fait que l'histoire est bonne il me semble. J'ai lu Les Grandes espérances quand j'avais 13/14 ans et j'ai trouvé le livre extraordinaire ; je me suis identifié très fortement à l'histoire. C'est un formidable roman d'apprentissage, sur les difficultés de l'entrée dans l'âge adulte, sur qui l'on est, qui l'on devient et les erreurs que l'on peut commettre. C'est depuis l'un des auteurs que j'affectionne le plus ; je relis ses romans régulièrement mais j'ai moins de temps maintenant pour lire des histoires de mille pages. Cela dit, je travaille actuellement à l'adaptation pour le cinéma des Grandes espérances, une adaptation plutôt fidèle qui devrait être produite d'ici la fin de l'année. Parutions.com : Le choix du 15 Juillet et de la St Swithin fut-il aléatoire où revêt-il pour vous un sens particulier ? David Nicholls : L'idée de départ était qu'il s'agisse d'un jour complètement aléatoire, poussant le lecteur à se demander pourquoi ce jour-là et non un anniversaire, le Nouvel an ou la Saint-Valentin. Un jour ordinaire comme il y en a tant, certains absolument banals, agréables cependant, du moins faut-il l'espérer, et d'autres plus spéciaux, plus riches en événements, romantiques, drôles, absurdes aussi. Le slogan pour ce roman est qu'il n'existe pas de jour ordinaire. Chaque journée contient un écho du passé qui affecte notre futur. Il m'a semblé intéressant d'écrire sur une série de jours ordinaires. Mais ce jour-là devait avoir lieu en Juillet qui est le mois des remises de diplômes en Angleterre. Il devait s'agir d'une journée à laquelle les personnages se réfèreraient et j'aimais bien aussi cette histoire peu connu de Phil de Punxsutawney, une vieille tradition britannique équivalente au Jour de la Marmotte. Cette perspective m'intéressait beaucoup pour ce qu'elle suggérait sur le futur, la destinée et l'imprévisibilité des choses. Je me suis donc décidé pour ce jour qui n'est pas très connu mais qui avait une résonance intéressante, un jour ordinaire qui avait aussi un certain sens. Parutions.com : Emma et Dexter sont très différents. Qu'est-ce qui selon vous les sépare le plus ? David Nicholls : Toute fiction britannique, à un moment ou à un autre, touche la question des classes sociales, et Dexter vient d'un milieu très favorisé. Il a cette confiance en lui, cette fierté presque arrogante, cette connaissance de ce qui lui est dû. Emma s'est construite seule. C'est une autodidacte venue d'un milieu plus modeste, à l'intelligence vive, beaucoup d'esprit, bien plus que Dexter le privilégié. Dexter a cette assurance totale alors qu'Emma est plus incertaine de ses choix. Dexter peut être égoïste et négligeant alors qu'Emma est quelqu'un de responsable et impliqué politiquement. Emma est une femme ouverte et sensible quand Dexter est plus vain et cache davantage ses instincts les meilleurs. On a donc là une comédie romantique classique, autour d'un couple que tout oppose mais qui doit pourtant s'aimer. Ce sont les tensions entre eux qui font qu'on a là un couple parfait. Cette tradition remonte à Beaucoup de bruit pour rien, Orgueil et Préjugés jusqu'à l'âge d'or hollywoodien et je tenais vraiment à m'inscrire dans cette tradition. C'était important pour moi de créer deux personnages qui feraient des étincelles. Beaucoup de comédies semblent se fonder sur la quête de l'être miroir, avec les mêmes goûts, la même personnalité, les mêmes centres d'intérêts. Dans un roman ou un film, c'est toujours mieux d'avoir cette friction. Parutions.com : Lors de leur nuit ensemble chez Emma, la chambre de la jeune fille nous est décrite à travers le regard de Dexter comme un véritable manifeste des idéaux de gauche, une mise en scène qu'il a vue des dizaines de fois dans les chambres d'autres filles et dont le côté prévisible et convenu l'ennuie. Il s'avère qu'il a tort. Qu'est-ce qui fait qu'Emma sort des lieux communs de la bas-bleu ? David Nicholls : Je ne suis pas d'accord avec vous. Je ne pense pas qu'Emma rejetterait le qualificatif de bas-bleu. Elle n'a pas toujours le courage de ses convictions, la confiance nécessaire mais je crois qu'elle compense cela par du show. C'est quelqu'un de vulnérable et d'anxieux, comme Dexter. Mais c'est quelqu'un de plus doux et affectueux qu'elle ne semble au premier abord. Je crois que c'est quelqu'un de mal à l'aise avec les conventions et la moralité ; elle est gênée par ce qu'elle ressent pour ce garçon vain et stupide. Si le roman n'est en rien historique, il s'inscrit aussi dans une époque, la fin des années 80, où l'on été encouragé à avoir une morale politique assise et inébranlable ; avec les années 90, beaucoup de ces croyances se sont évaporées avec une série d'événements marquants, la chute du Mur de Berlin, la libération de Mandela, la fin du thatchérisme. Emma suit alors le cours du temps et il devient très dur pour elle de maintenir ces idéaux. Elle est en quelque sorte un produit de son époque. Parutions.com : Un jour décrit en effet aussi 20 ans d'histoire culturelle et politique en Angleterre, avec ce passage d'un gouvernement conservateur à un gouvernement travailliste. Quel changement cela a-t-il apporté ? Comment voyez-vous le bilan des années Blair ? David Nicholls : C'est intéressant. Tony Blair est arrivé au pouvoir en 97 mais je crois que les années 90 avaient déjà connu un grand bouleversement. Les années 80 étaient une période de division et de colère, une décennie dominée par les combats syndicalistes. Les années 90 ont semblé apporter un soulagement et je crois que la culture pop a joué un grand rôle dans cela, avec un regain de confiance. Au cœur des années 90, la Grande-Bretagne se sentait aussi signifiante et influente culturellement qu'elle l'avait été dans les sixties. C'était également une époque où, je crois, les certitudes politiques se sont évaporées. J'étais à l'université durant l'apogée du radicalisme féministe ; c'était une époque de tensions fortes. Alors que trois ans plus tard, dans les années 90, l'ambiance dans les universités était à la fête. 1985-88 fut une époque dure. La révolution blairiste est donc survenue un peu avant Blair. Le cœur des années 90, à Londres notamment, donnait l'impression d'un temps de décadence, de confiance et de fun. Et comme toutes les périodes hédonistes, les choses se sont peu à peu corsées. Parutions.com : Le lien entre les deux personnages est très fort dès le départ. Pourtant, l'histoire de leur relation, avec ses hauts et ses bas, est une succession d'occasions manquées, de malentendus et de déceptions. D'où viennent ces accidents de parcours selon vous ? David Nicholls : Le but n'était pas d'écrire une histoire de vingt ans qui aurait été comme un long fleuve tranquille, une période de vacances perpétuelles et de fêtes farfelues. Je voulais au contraire obtenir un sens vrai des changements et des fluctuations d'une relation d'amitié. Il y a donc trois années pendant lesquelles ils ne se voient pas et ne se parlent pas. J'ai la chance moi-même d'avoir des amis de longue date, mais cela ne m'empêche pas parfois de vouloir leur raccrocher au nez et hurler ! Je voulais saisir cela, cet aspect un peu insensé d'une amitié réelle et montrer que ça n'est pas toujours drôle, qu'on ne s'apprécie pas toujours mutuellement. Ils sont parfois coupés l'un de l'autre pour des raisons très concrètes : une lettre qu'on n'envoie pas, un appel qu'on ne passe pas. On n'a pas là un roman à la Thomas Hardy à part peut-être pour le rôle qu'y joue le destin. J'aime cela chez Hardy et mon roman est marqué par un passage de Tess d'Uberville. Il y a aussi ce passage avec la lettre sous le paillasson et comment cela change le cours de l'histoire. J'ai pensé qu'il s'agissait d'un thème très fort, comment une mauvaise décision, un mot mal choisi ou un message manqué peuvent affecter le cours de nos vies. Il y a de cela, les virages et les retournements qu'un scénario nécessite, le rôle du destin mais aussi l'idée que nos caractères changent. Le Dexter qu'Emma connaissait à vingt ans n'était pas quelqu'un avec qui elle pouvait vivre. Et inversement. Tout est question de personnalités. Un moment clé dans le roman est quand Dexter décrit comment lui et Emma se sont rencontrés et qu'il explique qu'ils ont grandi ensemble. C'est parce qu'ils prennent conscience de ce chemin parcouru ensemble qu'ils peuvent devenir plus que des amis. Parutions.com : Nous les voyons en effet grandir ensemble au fil de l'intrigue, se battant l'un et l'autre pour un peu de bonheur. Qu'est-ce que grandir selon vous ? David Nicholls : Je pense que je m'identifie plus à Emma. Pour elle, grandir, c'est gagner en assurance et confiance en soi, c'est le sentiment que vous êtes adulte à présent et qu'il vous faut prendre l'entière responsabilité de vos actes. Pour moi, avoir 17 ou 24 ans était plus ou moins la même chose. Cette période autour de vingt ans est un moment très tourmenté et émotionnel, sans doute le moment de sa vie le plus imprévisible. Pour moi comme pour les personnages, l'entrée dans la trentaine apporte une certaine conscience des choses, un premier bilan sur les erreurs commises, un certain calme aussi. J'étais bien plus heureux comme trentenaire que quand j'avais vingt ans. Parutions.com : Emma et Dexter ont des vies affectives assez parallèles ; ils ont des histoires amoureuses malheureuses chacun de son côté. C'est au niveau professionnel que leurs parcours divergent. Alors qu'Emma monte dans l'échelle sociale – serveuse pour commencer, puis professeur et écrivain enfin -, Dexter suit une dynamique inverse, peu à peu amoindri au sein du monde impitoyable des médias ? Pourquoi un tel échec ? David Nicholls : Bon, vers la fin, il se remet un peu et finit par trouver son rôle. Quand j'ai quitté l'université, une partie de mes camarades avait une énergie et une assurance folles, ils savaient ce qu'ils voulaient faire. Une autre partie d'entre eux a détesté abandonner la vie étudiante avec tout ce temps et cet espace que les années d'université offraient. Dexter était de ceux qui embrassaient la vie à bras le corps, confiant dans l'avenir et décidés à réussir. Mais il a du mal à maintenir le cap. Être un jeune homme qui réussit à Londres à l'époque n'était pas facile. C'était très dur de maintenir un niveau de vie comme celui-ci. Il se retrouve dans un travail et un train de vie où il est très dur de décider quand partir. J'ai travaillé dans la télévision, d'abord comme script puis comme auteur, et dans les bureaux de la chaîne, on voyait très peu de gens ayant entre 50 et 60 ans. Il y avait un manque imperceptible de quadras. Je me suis demandé ce qu'il avait pu leur arriver, en comparaison avec d'autres secteurs où 40 ans est l'âge où l'on assoit une position et confirme son statut. Ici, on avait plutôt l'impression que vous étiez un cheval de course qui avait épuisé toutes ses cartouches. C'était très perturbant de voir tous ces gens partir, chuter, et Dexter est de ces gens-là. Bien sûr, son parcours est aussi dicté par les impératifs de l'histoire et je suis sûr qu'il est possible d'avoir une carrière solide et durable à la télévision. Il y avait aussi cette idée très hédoniste dans les années 90 qu'il fallait avoir du bon temps, profiter, faire la fête. Beaucoup de mes collègues hommes sont entrés dans la danse, avec des nuits de fêtes... toutes suivies de sévères gueules de bois. Et je crois que nous avons tous fini par ressentir cette gueule de bois. Parutions.com : Emma vient d'un milieu ouvrier alors que Dexter est d'une famille aisée. Pensez-vous que la société britannique soit aujourd'hui aussi classiste qu'elle l'était ou pensez-vous que les choses commencent à changer ? David Nicholls : Je ne connais personne de 23 ans maintenant mais quand je suis arrivé à l'université, je pense que c'était une obsession, une fixation malsaine de savoir d'où vous veniez, ce que vos parents faisaient et à quelle ''classe'' vous apparteniez. J'ai 44 ans à présent et je viens tout juste de secouer un peu cette mentalité. Je me vois tel que je suis et non tel que mes parents sont. Il n'y a là en fait aucun snobisme, tout au contraire. Il y a cette croyance que ceux des classes moyennes ont la vie plus facile et que le seul talent est de faire quelque chose de sa vie en dépassant son cadre social d'origine, plutôt que de débarquer à l'université et montrer à quel point sa famille est pauvre. C'est une fierté assez étrange. Pour moi, ce n'est pas sain, et j'ai peur que ça n'ait pas tant changé que cela. Nous avons un gouvernement contrôlé par d'anciens étudiants de Harrow et Eton, comme dans les années 50. Dans les années 90, nous avions cette impression que la culture et la politique britannique étaient devenues plus méritocratiques. Je crains que nous restions en fait longtemps obsédés par cette question. Et cela a sans doute à voir avec notre système éducatif qui semble définir ces différences dès le plus jeune âge. Difficile d'ébranler cela. Parutions.com : D'autres romanciers ont analysé l'évolution de la société anglaise. Vous sentez-vous dans la même lignée que des auteurs tels que Jonathan Coe, Nick Hornby ou Alan Hollinghurst par exemple ? David Nicholls : C'est terrifiant de se retrouver inclus dans ce groupe d'écrivains ! Je me souviens avoir lu Jonathan Coe quand j'avais 23 ans et je pense que High Fidelity est un livre essentiel pour les gens de ma génération. Peut-être suis-je proche d'eux par les analyses et l'arrière-plan présents dans mes romans mais je me vois plutôt comme un auteur de comédies ou de drames romantiques. Mes écrits ont néanmoins plus de substances et de contexte que la plupart des drames romantiques, vous avez raison. Tous ces auteurs écrivent des histoires sur ce qu'être humain veut dire, mais toujours dans un contexte social marquant. Peut-être le terme comédie sociale définit-il alors le mieux mon travail. Un auteur comme Alan Hollinghurst s'inscrit plus dans cette tendance, avec des romans tels que La Ligne de Beauté où il offre une analyse satirique des franges les plus aisées de la société anglaise. Je le rangerais au côté de Retour à Brideshead d'Evelyn Waugh. C'est un roman admirable sur l'ambition et comment on ne parvient jamais à quitter son milieu d'origine. Parutions.com : Cette analyse politique de la société et ses évolutions semble propre à la littérature anglaise... David Nicholls : Dickens a toujours su divertir avec ses romans, et son thème de prédilection est la classe sociale. Pour tous ses héros, Nicholas Nickleby, David Copperfield ou Pip dans Les Grandes espérances, il est toujours question d'ascension et de chute sociale. Il s'agit toujours de gens faisant leur chemin en société avec toujours une volonté d'en atteindre le sommet. Donc cette tradition remonte à loin et peut-être définit-elle en effet une tendance dans la fiction anglaise, le roman social. Parutions.com : Pour en rester aux grands classiques, Emma adore Les Hauts de Hurlevent d'Emily Brontë. Quelle est votre histoire d'amour favorite dans la littérature anglaise ? David Nicholls : Je dois toujours le confesser à voix basse car c'est un crime pour un auteur anglais de l'admettre mais je n'ai jamais vraiment compris Jane Austen de la même façon que la plupart des gens. Dickens n'était pas un grand écrivain de romances mais je trouve que la relation entre Pip et Stella dans Les Grandes espérances encore est tout à fait saisissante, à la fois étrange et sombre. Mais si l'on brosse les 19ème et 20ème siècles, on ne peut échapper à Orgueil et préjugés. C'est plus facile je crois avec la littérature américaine. Bien que j'adore Gatsby le magnifique, je pense que Tendre est la nuit du même Fitzgerald est un chef d'œuvre sous-estimé et l'une des plus belles histoires d'amour jamais écrites, à la fois acide, mélancolique, nostalgique, venimeuse et piquante. C'est un livre que je relis sans cesse et que je recommande toujours autour de moi. Parutions.com : Partagez-vous l'avis des écrivains qui affirment qu'un roman prend son propre chemin, qu'il a sa propre vie, ou pensez-vous au contraire que vous contrôlez vos écrits de bout en bout ? David Nicholls : Je ne sais pas si c'est parce que j'ai travaillé comme auteur de scénarios mais je me sens plus dans le contrôle. Cela dit, il y a toujours un facteur d'improvisation et le surgissement d'une ''voix'', pas de manière mystique mais parce que vous vous asseyez quotidiennement et vous imaginez comment les gens se parlent et agissent. Mais oui, vous prenez aussi des chemins de traverse, des détours inattendus ; pour ma part, cela ne va jamais jusqu'à l'improvisation totale. Je planifie toujours tout de façon très précise et j'ai toujours une idée forte de mes personnages avant de me mettre à écrire. Un jour a été construit de manière assez détaillée et puis, je me suis trouvé en train de dévier du plan d'origine. Au départ, Dexter devait devenir journaliste mais il n'était pas assez brillant pour atteindre un tel but. Ce n'est pas que je méprise les présentateurs télé mais il m'a semblé que cette carrière lui convenait mieux. Pour Emma, par contre, tout a suivi l'idée de départ, sans surprises majeures donc. Je connais des auteurs qui préfèrent l'improvisation et écrire leurs romans de cette façon. Pour moi, ce serait trop stressant. Parutions.com : Un jour n'est plus seulement qu'un roman. L'adaptation au cinéma doit sortir cette année et vous en avez écrit le scénario. Le roman comporte de nombreux dialogues très fins, que l'on peut facilement imaginer sur grand écran mais qu'en est-il de la structure ? Qu'est-ce qui est le plus difficile à transférer ? David Nicholls : C'est en effet aussi un film, que j'ai écrit. Dans un roman, la narration dit les choses plus facilement que dans un film. Dans le roman, vous pouvez dire qu'une année a passé ; sur écran, il faut trouver un moyen de le suggérer, faire comprendre que vous êtes à la même journée mais un an plus tard. Nous avons placé quelques inserts écrits de-ci, de-là. L'autre problème est la structure en épisodes, qui convient tout à fait au livre parce que nous lisons tous ainsi, par séquences, mais c'est un problème pour un film. Il faut que tout coule dans les limites de deux heures, ce qui vous laisse environ six minutes pour chaque année. Or vous ne pouvez pas attribuer le même temps à chacune de ces années car ce serait bien trop répétitif et laborieux. Là était le défi le plus important, faire en sorte que les 20 chapitres s'amalgament en une seule expérience narrative. Mais je crois que nous y sommes arrivés. Parutions.com : Est-il plus difficile d'adapter vos propres romans ou ceux d'autres auteurs ? David Nicholls : C'est beaucoup plus facile avec les romans des autres. Ils ont créé les personnages ; le plus dur a été fait et, en même temps, vous n'avez pas ce sentiment de protection que vous ressentez forcément avec vos propres œuvres. Quand on travaille avec ses propres écrits, il faut accepter de douter de soi et de son travail, et accepter aussi d'abandonner 70 % de l'histoire en route. C'est dur mais il faut le faire. Sinon, l'adaptation serait bien trop longue et ennuyeuse. Parutions.com : Vos deux autres romans, Starter for 10 et The Understudy vont-ils être traduits en français ? David Nicholls : Oui et j'en suis très heureux. Mes romans ont été traduits un peu partout en Europe et la France a une si belle et longue tradition littéraire ! C'est fantastique d'être traduit en français. Je suis très fier de ces deux autres romans, qui sont tous les deux des comédies plus conventionnelles. Chacun possède sa part d'ombre et de lumière, mais disons que la lumière l'emporte. Parutions.com : Travaillez-vous en ce moment à un autre roman ? David Nicholls : Je devrais... Cela fait déjà deux ans qu'Un jour a été publié. Je parle tout le temps de m'y remettre. Il faut que j'aille de l'avant, que je me vide un peu la tête et que j'écrive un nouveau roman cette année. Parutions.com : Vous avez un vrai succès critique. Un jour a déjà obtenu plusieurs prix. Cela doit être particulièrement réconfortant mais quel est le plus beau compliment qu'un lecteur vous ait fait ? David Nicholls : C'est ça le plus beau, la connexion avec les lecteurs. Je reçois des emails chaque jour de la part de lecteurs qui me disent à quel point le roman reflète leurs propres vies, ou à quel point ils se reconnaissent dans Emma ou Dexter. Les témoignages sont parfois tristes ou empreints de nostalgies. C'est pourquoi j'écris des histoires d'amour, cela permet ce type d'identification. Beaucoup de gens se reconnaissent surtout en Emma, ce qui est une bonne chose je crois. Je crois que trop d'auteurs ont trop peur d'écrire des personnages du sexe opposé. L'expression même me gêne, je crois que le ''sexe opposé'' est en fait très proche de nous et je suis très heureux qu'Emma ait une voix de femme crédible. Parutions.com : Pourquoi cette fin avec Emma ? David Nicholls : Cela ne fonctionnerait pas avec Dexter. Il s'agit d'une histoire de rédemption. Ce roman raconte comment vos amis peuvent vous sauver. Emma sauve Dexter, elle en fait une personne meilleure et le fait revenir sur terre. Dexter est enfin capable d'amour. Cela ne marcherait pas dans l'autre sens. Par ses fragilités mêmes, son insécurité, Emma est quelqu'un de plus solide, fiable et responsable. C'est une personne sage et morale. Une rédemption échouerait dans l'autre sens. Parutions.com : Il n'y a pas d'amour heureux donc ?... David Nicholls : Je ne sais pas si c'est possible. Ce roman parle de changement et de comment les personnages grandissent et finissent par atteindre ce stade où ils peuvent être ensemble. Je ne sais pas si, en supposant que l'histoire dure 5 ou 10 ans de plus, sans cette fin, ils poursuivraient la route ensemble ou se sépareraient, s'il la tromperait ou s'ils finiraient par s'ennuyer ensemble. Nul besoin de les promettre à un avenir de total bonheur familial. Si j'avais dû poursuivre l'histoire, un peu d'amertume aurait été nécessaire je pense. Quoi qu'il en soit, ce livre est né de ce jour qui nous attend tous, passage obligé de tous nos calendriers, le jour fantôme... Je ne pouvais pas imaginer ce livre sans cette mort finale. Il n'y avait là aucun caprice d'auteur ni la volonté d'ajouter une épice de plus à l'histoire ; c'est simplement ce dont le roman parle, de ce jour où tout se termine. Aucune autre fin n'était possible pour moi. Parutions.com : Quelques scènes de l'histoire se passent à Paris ; le lieu idéal pour une histoire d'amour ? David Nicholls : Bien que le roman ne soit pas autobiographique, tous les endroits dans lesquels l'histoire s'inscrit sont des lieux que j'ai connus. J'étais à Rome au début des années 90, à Berlin en 1988 et à Paris en 2001. J'ai vécu là pendant un certain temps, comme Emma ; j'ai écrit mon premier livre à Belleville quand Emma ''vivait'' là elle aussi. Paris a toujours été ma ville préférée et ce fut un vrai plaisir d'écrire à son sujet. Entretien mené en Anglais par Florence Cottin le 19 Mars 2011 (Transcription : Christy Dentler - Traduction : Thomas Roman) ( Mis en ligne le 15/06/2011 ) |
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vendredi 6 mai 2011
La Reine et moi

Sue Townsend
La Reine et moi Seuil - Points 2011 / 7 € - 45.85 ffr. / 315 pages ISBN : 978-2-7578-2302-6 FORMAT : 10,6cm x 17,7cm Traduction d'Anne Débarède
Send her victorious, happy and glorious…
En ces temps d’épousailles princières surmédiatisées et de conte de fée marchandisé, il est rafraîchissant de se plonger dans ce petit roman très amusant de Sue Townsend, dont la première parution remonte à 1992 et qui présente la famille Windsor face à une situation pas très réjouissante et assez peu glorieuse.
En Angleterre, le parti républicain mené par le revanchard Jack Barker remporte les élections législatives et abolit la monarchie. «Ce que votre famille a perpétué, dit-il, c’est une hiérarchie. Vous au sommet et les autres, inévitablement, en dessous. Résultat, notre pays est une société de classes. Il est étranglé par la déférence… Nous avons stagné alors que votre famille capitalisait sa richesse et son pouvoir. Je vais gaiement mettre fin à cette inégalité».
La reine et les siens sont donc dépouillés de leur fortune et expédiés dans un quartier HLM avec l’aide sociale pour seule ressource. Après un petit temps d’adaptation domestique, la reine s’en tire plutôt bien au quotidien, sa mère ne s’offusque pas vraiment de cette dégringolade en bas de l’échelle sociale puisqu’elle peut continuer à jouer aux courses et à boire du gin en cachette, les princesses Ann et Diana se réfugient avec plaisir dans des bras prolétaires, les petits William et Harry s’amusent beaucoup à jouer dans les rues crasseuses, quant à Charles, il se laisse pousser les cheveux et s’épanouit pleinement dans le jardinage. Par contre, Margaret, la sœur d’Elizabeth, s’accroche à ses visons et ne décolère pas. Quant à Philip, son époux, il sombre dans une apathie dépressive et ne quitte plus son pyjama. Autour d’eux s’agite une palanquée de voisins hauts en couleur…
Très connue pour sa série de romans ayant pour héros Adrian Mole, Sue Townsend dissèque toujours avec le même humour bienveillant les travers de ses personnages. Pas la moindre trace d’ironie subversive dans son propos en ce qui concerne la famille royale, c’est l’institution qu’elle condamne et non les personnes. Bien loin de son compatriote Martin Amis qui, suite à un entretien accordé au Nouvel Observateur, vient de s’attirer les foudres de nos voisins britanniques en qualifiant l’aristocratie anglaise de «pathétique» et les membres de la susdite famille de «philistins» !
Florence Bee
( Mis en ligne le 06/05/2011 )
mercredi 27 avril 2011
Parrot et Olivier en Amérique

Peter Carey
Parrot et Olivier en Amérique Christian Bourgois 2011
23 € / 540 pages
ISBN : 978-2-267-02149-3
FORMAT : 13cm x 20cm Traduction d'Elisabeth Peellaert
Frères ennemis
Deux fois lauréat du Booker Prize (en 1988 pour Oscar et Lucinda et en 2001 pour La Véritable histoire du gang Kelly), Peter Carey faisait à nouveau partie de la ''shortlist'' 2010 pour Parrot et Olivier en Amérique. Qu’un ouvrage soit sélectionné pour ce prix particulièrement prestigieux reflète toujours sa très grande qualité littéraire. Même si le brillant Australien n’a pas gagné, son dernier roman jubilatoire ne faillit pas à cette règle.
«Ce livre est né de ma lecture de l’œuvre visionnaire d’Alexis de Tocqueville De la démocratie en Amérique», indique Peter Carey. En 1831, souhaitant prendre ses distances avec la Monarchie de Juillet, Alexis de Tocqueville sollicite du gouvernement français le droit d’aller enquêter sur le jeune système pénitentiaire américain afin d’y trouver peut-être des idées adaptables en France. Il embarque le 2 avril à bord du vaisseau ''Le Havre'' en compagnie de son ami Gustave de Beaumont. De ce voyage de neuf mois, véritable plongée au cœur du Nouveau Monde, il ramènera une immense quantité de données qu’il synthétisera dans son célèbre ouvrage.
Parrot et Olivier en Amérique n’est cependant pas une retranscription fidèle de cette aventure car, tout en respectant certains faits biographiques et historiques, Peter Carey l’adapte et la réinvente à sa guise en commençant par l’un de ses deux protagonistes. Si l’on reconnaît Tocqueville sous les traits d’Olivier-Jean Baptiste de Clarel de Barfleur de Garmont, jeune aristocrate normand, le personnage de Parrot est lui une création originale.
«On m’a donné le nom de Parrot alors que j’étais enfant, que ma peau était encore aussi pâle et tendre qu’une gorge de jeune fille et je m’appelais toujours Parrot en 1793, quand Olivier de Bah-bah Garmont n’était pas même encore une lueur dans l’œil de son père».
De son vrai nom John Larrit, Parrot, contrairement à Olivier, ne connaît pas une enfance choyée. Fils d’un imprimeur anglais épris de culture, il se retrouve très jeune mêlé à une sombre histoire de contrefaçon et d’assignats que son père paie de sa vie et qui oblige le petit garçon à fuir avec l’un des comploteurs, le marquis de Tilbot. Son destin semble dès lors lié à celui de l’aristocrate français dont l’ombre plane tout autant sur celui d’Olivier.
Le sulfureux Tilbot est en effet fort épris de la belle comtesse de Barfleur qui, en 1831, lui demande d’éloigner Olivier de France. Elle s’inquiète pour la sécurité de son fils qui, malgré son attachement viscéral à la noblesse, ne cache paradoxalement pas quelques sympathies libérales. Tilbot accède volontiers à sa demande et organise le départ forcé d’Olivier outre-Atlantique, lui attachant les services de Parrot, particulièrement réfractaire à l’idée.
Tout sépare les deux hommes au départ. Olivier ne voit en Parrot qu’un serviteur mal dégrossi et insolent ; quant à Parrot, il éprouve un grand mépris pour celui qu’il surnomme Lord Migraine. Pourtant la traversée à bord du ''Havre '' marque le début d’une relation certes complexe mais qui, devenant au fil des mois de plus en plus égalitaire, s’apparente à une véritable amitié. Parrot comprend peu à peu le traumatisme subi enfant par Olivier, conséquence de «l’obscénité et l’horreur de la Révolution française». Inversement, ce dernier parvient à apprécier l’intelligence et l’érudition de Parrot, serviteur malgré lui alors que ses qualités artistiques lui auraient permis d’imaginer une brillante carrière.
Chacun, par contre, analyse de manière très différente le monde qu’il découvre et la nature de la démocratie américaine. Si Parrot s’empare du rêve américain qui offre la possibilité d’une ascension sociale, Olivier reste effrayé par les dangers d’une société offerte à «l’atroce tyrannie de la majorité» et convaincu que «l’art ne peut exister en démocratie». Le débat qui les oppose demeure insoluble. Cependant, la conclusion d’Olivier, écho de la pensée d’Alexis de Tocqueville, résonne d’accents prémonitoires.
«Oui, vous suivrez les négociants en fourrure et les hommes des bois qui seront vos présidents et qui, tels des barbares à la tête de hordes ignorant la géographie et la science, entraîneront une foule éduquée quotidiennement par une presse perfide qui rendra tous ces gens si sûrs d’eux et ignorants qu’ils n’auront plus dans leurs bibliothèques que des modes d’emploi… J’ai vu ce pays dans ses premiers balbutiements. Je vais vous dire ce qu’il deviendra. Les places publiques seront occupées par une classe inculte incapable de réciter un vers de Shakespeare».
Cet océan d’inculture que prévoyait Alexis de Tocqueville et que dénonce fermement Peter Carey ne menace pas de nos jours la seule démocratie américaine. Précisons toutefois qu’il n’est nul besoin pour apprécier ce roman subtil et plein d’humour de faire partie «des érudits qui sauront détecter, dissimulés dans le foin des phrases, un fil conducteur, des colliers de mots qui ont été évidemment créés par le grand homme» !
Florence Bee
( Mis en ligne le 27/04/2011 )
samedi 16 avril 2011
Spooner

Spooner
de Pete Dexter
L'Olivier 2011 / 24 €- 157.2 ffr. / 556 pages
ISBN : 978-2-87929-724-8
FORMAT : 14,5cm x 22,1cm
Traduction d'Olivier Deparis
Beau-père
«Warren Whitlowe Spooner, 2,270 kg, cinquante-trois heures rien que pour franchir le portillon… apparu les pieds devant et de la couleur d’une aubergine, le cordon ombilical entouré autour du cou, tel un petit homme nu précipité dans l’autre monde par la trappe d’un gibet… il suivait de peu un jumeau physiquement plus avenant, Clifford, qui ne survécut pas à l’accouchement».
Nous sommes en décembre 1956 à Milledgeville, Géorgie, et pour le héros éponyme du dernier roman de Pete Dexter, la vie démarre sous de bien mauvais auspices. Veuve peu après ce «funeste accouchement», sa mère, Lily, se retrouve seule avec Spooner et Margaret, son aînée de six mois. Encline à l’auto-apitoiement, la jeune femme se réfugie avec une certaine délectation dans sa condition d’asthmatique névrosée et ne cache pas à son fils qu’elle lui préfère à jamais le jumeau disparu.
Cette indifférence hostile et le fait d’être considéré comme une perpétuelle source de tourments explique sans doute le développement chez le petit Spooner de comportements ingérables et d’une personnalité pour le moins instable. Ses mensonges et tours pendables pourraient parfois rappeler le Tom Sawyer de Mark Twain si ne s’y ajoutait une dimension plus inquiétante. De fait, il ne s’agit pas forcément pour Spooner de perturber ou de se rebeller contre le monde adulte mais de laisser s’exprimer une attirance incontrôlable pour l’autodestruction.
Heureusement qu’entre bientôt en scène Calmer Ottosson, un ancien officier de marine renvoyé de l’armée suite à un épisode d’une absurdité hilarante, et qui débarque à Milledgeville pour repartir de zéro. «L’homme qui devait devenir le père de Spooner fit son apparition en juillet, vers la fin du mois. Ce ne fut pas une intrusion soudaine - Spooner ne conserva aucun souvenir d’une première rencontre. Du jour au lendemain, il se retrouva simplement à faire partie du décor…»
Animé du besoin de se rendre utile et pétri d’altruisme, Calmer devient très vite pour le petit garçon bien plus qu’un élément du décor. Le lien qui se tisse et se renforce au fil des années sert de fil conducteur au roman. Où que soit Spooner et quoi qu’il fasse, Calmer l’ange-gardien veille mais sa mission rédemptrice s’avère parsemée d’embûches.
Si Pete Dexter refuse que son livre soit qualifié d’autobiographie, il avoue avoir utilisé des éléments et des personnages tirés de sa propre vie. De nombreux faits bien connus de la biographie du romancier américain se retrouvent en effet dans le roman. L’enfance en Géorgie rurale et raciste, les débuts chaotiques dans la vie professionnelle et privée, la reconnaissance en tant que journaliste à Philadelphie, le second mariage heureux et la paternité ou encore la passion pour la boxe.
Et puis l’épisode déterminant du règlement de comptes après une chronique écrite en 1981 par Dexter sur le deal dans un quartier de Philadelphie, dans lequel il fait le lien entre la mort d’un jeune garçon et sa consommation de drogues sans que cela soit prouvé par l’enquête. La famille et les copains s’indignent, Dexter refuse de modifier son texte, part s’expliquer avec la partie adverse et finit sur le trottoir, brisé de partout. Les mois de rééducation qui suivent l’amènent au choix de se consacrer à l’écriture sur une petite île au large de Seattle.
Spooner connaît une trajectoire similaire et traverse les mêmes épreuves. Cependant Dexter brouille ingénieusement les pistes entre la trame des faits bruts et la fiction finale mais il ne s’éloigne jamais de sa ligne directrice. Ce roman, qu’il a mis plusieurs années à écrire, se lit d’abord comme un vibrant hommage à son beau-père, mort trop tôt pour que le romancier puisse lui exprimer son immense gratitude ; Spooner lui permet de régler sa dette et de rêver une issue moins brutale.
Reconnu pour la qualité de ses romans noirs et la causticité de leur critique sociale, récompensé par le prestigieux National Book Award en 1988 pour Paris Trout (Cotton Point en français), Dexter livre ici un ouvrage moins engagé mais sauvagement débridé et d’un humour dévastateur. À son image comme à celle de son double de fiction.
Florence Bee
( Mis en ligne le 11/04/2011 ) Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2011
vendredi 25 février 2011
Un jour

David Nicholls
Un jour
Traduit de l’anglais par Karine Reignier
Belfond Etranger - Littérature étrangère
22 € - 544 p.
ISBN 978-2-7144-4714-2
Je t’aime …moi non plus
Pour Emma Morley et Dexter Mayhew, le 15 juillet 1988 représente une date à part. Suite à la cérémonie de remise des diplômes à l’université d’Edimbourg où ils viennent d’achever leurs études, l’intellectuelle complexée et le séducteur insouciant passent ensemble une nuit mémorable qui bien que très arrosée reste chaste. À première vue Dexter ne semble pas souhaiter autre chose qu’un flirt agréable mais sans lendemain ce qui n’est pas le cas d’Emma. « Après quatre ans de désert affectif, elle avait enfin réussi à se mettre au lit avec un type qui lui plaisait vraiment, qui lui plaisait depuis qu’elle l’avait aperçu à une soirée en 1984 … et là, alors que tout se passait bien, le type en question lui annonçait qu’il partait en voyage ! »
Cette rencontre marque pourtant le point de départ d’une relation atypique et fusionnelle que le roman de David Nicholls suit sur deux décennies selon une structure habile qui voit chaque 15 juillet de 1989 à 2007 donner lieu à un nouveau chapitre et retracer la trajectoire professionnelle et personnelle respective des deux protagonistes.
Ajoutons qu’Emma est issue de la classe ouvrière, se passionne pour la littérature, la politique et le militantisme social alors que Dexter préfère de beaucoup les paillettes aux débats d’idées et vient d’un milieu aisé, « Nul doute qu’Emma considérait, elle aussi, le mot ‘bourgeois’ comme une insulte… Il aimait ce mot lui ! Et tout ce qu’il impliquait. Disposer d’un peu d’argent, voyager, bien manger, savoir se tenir en société, avoir de l’ambition …. en quoi était-ce un crime ? ». On peut alors craindre que le roman ne se réduise rapidement à une suite d’oppositions quelque peu caricaturales. Crainte vite envolée car David Nicholls évite subtilement l’écueil en imaginant des personnages complexes et attachants.
Un jour dépeint donc un chassé-croisé amoureux fait d’occasions manquées, d’erreurs de jugement et d’espoirs avortés. Quand diable, se dit le lecteur, ces deux-là vont-ils comprendre ce qui saute aux yeux depuis le début ?
Tout le talent de David Nicholls s’exprime dans l’art consommé de le tenir en haleine métamorphosant une comédie romantique de plus en une formidable comédie de mœurs « so british », veine dans laquelle s’inscrivent brillamment Jonathan Coe, Nick Hornby voire Alan Hollinghurst ou Will Self pour l’aspect plus trash. La société britannique y fait partie intégrante du roman et l’analyse en est délicieusement incisive.
Unanimement salué par la critique, devenu best-seller international, adapté au cinéma (la sortie du film mis en scène par Lone Scherfig avec Anne Hathaway et Jim Sturgess est prévue pour cette année), Un jour mérite en effet le détour. Absolutely fabulous !
Florence Cottin
(mis en ligne sur parutions.com le 25 février 2011)
vendredi 10 décembre 2010
Double faute

Lionel Shriver
Double faute
Traduit par Michèle LEVY-BRAM ![]()
Belfond
Littérature étrangère
21,50 € - 456 p.
ISBN : 978-2-7144-4370-0
Un monde sans pitié
Lorsque Lionel Shriver rencontre enfin le succès avec Il faut qu’on parle de Kevin, lauréat du prestigieux Orange Prize en 2005 (traduit chez Belfond en 2006), elle a déjà écrit six romans restés dans une ombre inexplicable. Double faute sorti en 1997 aux U.S.A en fait partie, pourtant la romancière américaine y prouve déjà son talent incroyable à démonter les idées reçues et autres principes moraux caducs. Si elle remet en cause l’amour maternel dans Il faut qu’on parle de Kevin, elle s’attaque dans Double faute au mariage comme garant dans le couple d’une harmonie durable et constructive. C’est la chronique d’un échec inévitable et douloureux qu’elle raconte avec une incisive subtilité.
Willy, vingt-trois ans, est joueuse de tennis professionnelle. Malgré les sacrifices consentis depuis qu’elle est petite et le travail acharné qu’elle fournit, elle peine à gravir les échelons du classement mondial ce qui conforte ses parents dans l’idée qu’elle fait une grosse erreur. Elle ne peut cependant envisager de renoncer. «Je suis une joueuse de tennis. Point. Impossible de m’imaginer être autre chose tout en restant moi-même. Si je cherchais des explications, elles ne seraient qu’a posteriori. Des rationalisations, quoi. » À la manière du Prince Charmant, Eric surgit alors dans sa vie. Ce brillant diplômé de Princeton, n’a commencé à jouer qu’à dix-huit ans et s’est mis en tête d’entamer une carrière tennistique subventionnée par ses parents tout en sachant qu’il ne s’agit en rien d’une vocation mais d’un défi. D’un coup de foudre réciproque naît une relation qui semble prometteuse, chacun aimant sincèrement l’autre et souhaitant l’aider à progresser. Le mariage dans lequel ils s’engagent rapidement démarre ainsi sur les bases d’un partenariat bénéfique.
Malheureusement le conte de fée s’arrête là car le sentiment amoureux ne se satisfait pas de déséquilibre. La partie, à première vue anodine, qu’ils jouent pour célébrer leur premier anniversaire de mariage voit la première victoire d’Eric sur son épouse. La défaite se révèle amère pour Willy chez qui le désir de se surpasser équivaut maintenant à écraser son mari. La jeune femme, terriblement jalouse de ce partenaire si doué qu’elle considère à présent comme un adversaire à dominer, laisse cette rancœur éclabousser la sphère privée.
Tandis qu’Eric exploite son talent, accomplit des progrès considérables et comprend qu’il va gagner le défi qu’il s’est lancé, Willy se blesse gravement lors d’une compétition. Les rêves s’envolent alors laissant la rage puis la frustration l’emporter et le partenariat des débuts se métamorphose de façon irréversible en rivalité mortifère.
C’est, bien sûr, l’orgueil démesuré de Willy qui constitue la faille tragique de ce roman singulier et entraîne les personnages à la catastrophe. En effet, face à la volonté affichée par sa femme de saccager leur relation, Eric, victime expiatoire, semble totalement impuissant malgré ses sentiments et son sens du sacrifice. Jusqu’à quel point va-t-il accepter de subir une situation gangrénée ?
Certes, l’ambition, le nombrilisme exacerbé et la volonté de puissance rendent le personnage féminin particulièrement antipathique mais Lionel Shriver pose habilement la question. Est-il contre-nature pour une femme de préférer l’épanouissement professionnel à l’extase sentimentale puis de tout sacrifier lorsque l’on échoue? Se poserait-on par ailleurs la même question s’il s’agissait d’un homme ?
Au terme du poignant jeu décisif qui clôt ce match matrimonial et cet excellent roman, aucun gagnant ne se dégage. Lionel Shriver, elle, se retire et laisse au lecteur le choix d’apprécier qui a le plus perdu.
Florence Cottin
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dimanche 10 octobre 2010
Les sortilèges du cap Cod
Les sortilèges du cap Cod
Traduction de l'anglais : Céline Leroy
Quai Voltaire/ La Table Ronde
320 pages
21 €
135 x 220 mm
ISBN : 9782710331674
Un an de réflexion
C’est une grosse crise de la cinquantaine bien entamée que dépeint dans Les sortilèges du cap Cod Richard Russo, prix Pulitzer en 2002 pour Le déclin de l’Empire Whiting. Connu pour un regard empreint de tendresse amusée sur les fragilités humaines, le romancier américain s’attaque ici au concept de la filiation et illustre joyeusement l’idée selon laquelle pour être heureux il faut savoir accepter son héritage familial tout encombrant qu’il puisse être émotionnellement.
Cette remise en question s’étale sur une année et voit le héros Jack Griffin décortiquer les raisons d’une insatisfaction qui le mine peu à peu. Professeur dans une prestigieuse université du Connecticut, marié depuis trente ans et père d’une délicieuse jeune fille qu’il adore, Jack n’a, à première vue, guère de raisons de se plaindre. Sauf qu’au début de son mariage, Jack était scénariste à Los Angeles, carrière qu’il a abandonnée pour se conformer au souhait de son épouse. Une concession suivie d’autres expliquerait-elle que le temps aidant son mariage se délite ? Ce serait oublier bien vite le rôle de Bill et Mary, les impossibles parents de Jack tout aussi envahissants morts que vivants.
De ses souvenirs d’enfant, Jack retient les étés au cap Cod où ses parents louent une maison chaque année différente - une parenthèse que Bill et Mary veulent enchantée après onze mois d’exil dans ce « Midwest de merde » où ils enseignent tous les deux. « À Yale, où ils avaient fait leur doctorat, ils avaient caressé l’idée d’obtenir des postes de recherche dans l’Ivy League, en tout cas jusqu’à ce que le marché des universitaires se déplace dans le Sud et qu’ils soient obligés de prendre ce qui restait … Ils se sentaient trahis … Afin que ces tristes circonstances soient plus tolérables, ils couchaient à droite à gauche et faisaient semblant d’être profondément blessés quand ces liaisons apparaissaient au grand jour. Son père était un véritable coureur de jupons, tandis que sa mère refusait simplement d’être à la traîne dans ce domaine comme dans les autres. »
Les sortilèges du cap ne parviennent pas à entamer l’amertume, l’égoïsme et le sentiment de supériorité du couple infernal engagé dans la poursuite d’un bonheur inaccessible et illusoire, symbolisée par la recherche estivale d’une maison parfaite dans laquelle ils couleraient plus tard des jours heureux et sereins dans l’endroit de leurs rêves.
Le regard négatif du jeune garçon sur ses parents l’amène à rejeter leurs valeurs. Il part étudier à l’ouest, devient à leur grand dam scénariste, « une trahison, un gâchis de ses dons génétiques » et épouse Joy qui n’a pas fait de thèse (une abomination absolue surtout pour Mary !) et dont la famille aisée et unie se moque éperdument de toute forme de culture ce qui paradoxalement dérange Jack. Le divorce inévitable de Bill et de Mary se révélera aussi calamiteux que leur mariage, laissant leur fils dans la posture inconfortable du témoin impuissant mais captif, de celui qui se mutile affectivement en croyant détester.
Au début du roman, Jack transporte dans sa voiture les cendres de son père que viennent rejoindre un an plus tard celles de sa mère. Les disperser lui a semblé impossible. Entre-temps Joy lasse de ce cordon ombilical incassable est partie. Jack accomplira-t-il le geste libérateur et salvateur qui lui permettra de « repartir de zéro » ?
Amusant à lire certes, Les sortilèges du cap Cod déçoit tout de même par la forme et la qualité de l’écriture. Hésitant sans doute trop entre la construction en abîme d’une nouvelle qui reste embryonnaire, le campus novel satirique, la farce et le scénario pur, Richard Russo ne donne pas à son roman le souffle et la densité intimiste auxquels il a habitué ses lecteurs. Par contre, vu qu’à l’instar de son personnage, il est également un scénariste talentueux, on imagine aisément qu’il puisse en tirer un bon film !
Florence Cottin
(mis en ligne sur parutions.com le 13/10/2010)
mercredi 22 septembre 2010
Girl meets boy

Ali Smith
Girl meets boy
L'Olivier 2010 / 18 € - 117.9 ffr. / 139 pages
ISBN : 978-2-87929-711-8
FORMAT : 14cm x 20,5cm
Traduction de Laetitia Devaux
Sens dessus dessous
Initialement paru dans la série ''Myths'' imaginée par l’éditeur écossais Canongate qui propose la réécriture originale d’un mythe connu par un auteur contemporain célèbre, Girl meets boy d’Ali Smith revisite celui d’Iphis, évoqué par Ovide dans ses Métamorphoses.
Ligdos, son père, ne souhaitant pas s’embarrasser d’une fille, Iphis, une jeune Crétoise, aurait dû être mise à mort à la naissance. Pourtant, suite aux conseils de la déesse Isis qui l'invite à garder l’enfant quel que soit son sexe, sa mère Téléthuse désobéit à son époux et choisit d’élever Iphis comme un garçon. Les années passent, Iphis tombe amoureuse de la belle Ianthé. Leur amour est certes réciproque mais Ianthé ignore tout de la vérité. La situation se complique à l’annonce des noces, souhaitées par les familles des deux tourterelles. Heureusement pour Iphis, Isis intervient et la transforme opportunément en garçon. «L’auteur des Métamorphoses avait besoin de lui, car il avait vraiment, vraiment besoin d’une histoire qui se finisse bien pour clore le livre 9 et continuer à écrire plein d’autres histoires bien plus obscènes sur des gens qui tombent malheureux à cause de choses terribles, amoureux de leur père, de leur frère, d’animaux incongrus, du fantôme de leur amant».
Sous la plume malicieuse d’Ali Smith, la légende subit, elle aussi, quelques métamorphoses. L’action se situe de nos jours à Inverness (ville natale de l’Ecossaise). Deux sœurs, Anthea et Imogen, vivent seules dans la maison qu’elles ont héritée de grands-parents suffisamment fantasques pour décider de partir un jour en mer et ne plus jamais revenir. Toutes deux travaillent pour Pure, une multinationale tentaculaire dont les dirigeants ne semblent guère préoccupés par les questions d’éthique. Alors qu’Imogen essaie de gravir les échelons, Anthea se demande bien pourquoi elle a accepté de participer à cette honte collective. Surtout lorsqu’en pleine réunion, elle voit par la fenêtre un activiste taguer le panneau de l’entreprise et se charger de rappeler chacun à sa conscience morale.
«Il était le plus beau garçon que j’avais jamais vu de ma vie. Mais on aurait vraiment dit une fille. Elle était le plus beau garçon que j’avais jamais vu de ma vie».
Tout comme dans la légende grecque, un amour passionné naît entre deux jeunes filles. Anthea tombe donc éperdument amoureuse de Robin mais nul besoin ici d’une intervention divine afin de rendre la relation possible. Pour Imogen, les certitudes et les repères réconfortants s’effondrent. D’autant plus qu’elle-même se sent attirée par Paul, un collègue qui pourrait bien préférer les garçons.
La trame peut paraître assez mince au départ, pourtant le roman se révèle très vite riche et complexe. Car au-delà d’une relecture inventive, il s’agit pèle-mêle d’un manifeste féministe et politique, d’une exploration délicate du chamboulement amoureux et du droit à la différence assortie d’une charge fracassante contre l’homophobie, mais aussi d’une réflexion sur le genre et l’identité sexuelle, aux accents délicieusement shakespeariens.
Girl meets boy est également un très bel exercice de style sur le pouvoir et le sens des mots qu’Ali Smith manipule avec une jouissance gourmande, livrant un texte qui tient du roman autant que du poème. Une frontière floue, des repères brouillés – la forme et le fond se répondent harmonieusement.
Florence Cottin
( Mis en ligne le 22/09/2010 )