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samedi 26 janvier 2013

Bernadette a disparu

Bernadette a disparu
de Maria Semple 

Plon - Feux croisés 2013 /  21 €- 137.55  ffr. / 381 pages
ISBN : 978-2-259-21730-9
FORMAT : 14,5 cm × 22,7 cm


Carine Chichereau (Traducteur)


De surprise en surprise

Gros coup de cœur de cette rentrée littéraire de janvier, Bernadette a disparu de Maria Semple est un cocktail explosif d'humour, d'originalité et d'ingéniosité narrative.

Architecte géniale, Bernadette a laissé tomber une carrière qui s'annonçait brillante à Los Angeles pour aller vivre à Seattle avec son mari Elgin. Une décision prise suite à un échec particulièrement violent. Vingt ans plus tard, elle ne s'en est malheureusement toujours pas remise et se complaît dans un auto-apitoiement destructeur. Elgin est devenu une star chez Microsoft et gagne suffisamment d'argent pour que Bernadette n'ait pas à envisager de reprendre la moindre activité rémunérée. Plus de vie professionnelle et aucune vie sociale vu que Bernadette déteste en bloc Seattle et ses habitants. Asociale donc et de plus agoraphobe, Bernadette s'en remet à son assistante virtuelle indienne, Manjula Kapoor, pour les détails matériels qu'elle n'a pas envie de régler. Efficace et compréhensive, Manjula devient peu à peu une sorte de confidente en qui Bernadette a totalement confiance. Mais la seule véritable amie de Bernadette se nomme Bee, sa fille de quinze ans, une adolescente brillante et très mûre pour son âge.

Lorsque Bee demande à ses parents un voyage familial en Antartique en récompense d'un bulletin trimestriel particulièrement élogieux, Bernadette accepte par amour une perspective qui pourtant la terrorise. La veille du départ, elle disparaît et les recherches aboutissent rapidement à la conclusion de sa mort ce que Bee refuse d'admettre. Un mystérieux colis rempli de documents divers, qu'on lui a envoyé sans adresse d'expéditeur, va permettre à la jeune fille de reconstituer le gigantesque puzzle qui lui donnera raison.

Le roman mêle donc un récit à la première personne, mené par Bee, aux documents dans lesquels elle se plonge pour retrouver la trace de Bernadette – des fax, des e-mails, des lettres, un rapport médical, un article d'une revue d'architecture, pour n'en citer que quelques-uns. Chaque document fournit bien sûr un élément nouveau qui vient enrichir et faire rebondir une intrigue palpitante qui ne livre d'ailleurs sa clé que dans les dernières pages.

Sorte de polar épistolaire du troisième type, Bernadette a disparu fourmille en plus de descriptions, de réflexions et d'épisodes hilarants. Scénariste pour la télévision américaine sur des séries très connues (Arrested Development, Mad About You, Ellen...) avant de se tourner vers le roman, Maria Semple possède vraiment une imagination débridée et le sens de la réplique qui fait mouche.

Mieux vaut prévoir sa journée ou sa nuit car une fois commencé Bernadette ne se lâche plus !

Florence Cottin-Bee
( Mis en ligne le 21/01/2013 )
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2013

vendredi 18 janvier 2013

Tir aux pigeons

Tir aux pigeons
de Nancy Mitford                                                                   
Christian Bourgois 2013 /  17 €- 111.35  ffr. / 204 pages
ISBN : 978-2-267-02429-6
FORMAT : 12,0 cm × 20,0 cm
Charlotte Motley (Traducteur)


Sur les traces de Mata-Hari

Née en 1904 dans l'aristocratie anglaise, Nancy Mitford a puisé dans les us et coutumes de l'''upper class'' britannique la matière première de son œuvre romanesque sans hésiter à mettre en scène de façon peu déguisée les membres de sa propre famille. La publication de Charivari en 1935 avait provoqué l'ire de ses deux sœurs, Unity, qui faisait partie du cercle des intimes d'Adolf Hitler, et Diana, seconde épouse du fondateur de la ''British Union of Fascists,'' Oswald Mosley. Très fâchées par le portrait satirique que Nancy y faisait de ce dernier, elles n'acceptaient pas davantage d'y être tournées en dérision. Dans Tir aux pigeons, une délicieuse comédie d'espionnage sur fond de drôle de guerre, qu'elle écrivit fin 1939, Nancy laissait donc un peu de côté les éléments trop autobiographiques tout en conservant la même plume subtilement acérée et un humour totalement décalé.

Douillettement coincée entre son mari Luke, un richissime homme d'affaires, chaud partisan du Führer, et son amant Rudolph, un sémillant journaliste sans le sou, l'héroïne du roman, Lady Sophia Garfield, rêve d'aventures extraordinaires qui viendraient pimenter son quotidien. La guerre qui s'annonce va lui en fournir l'occasion ! Son parrain, Sir Ivor King, se fait sauvagement assassiner à Londres mais réapparaît en Allemagne ; Greta, sa femme de chambre allemande, disparaît. Quant à Florence, la maîtresse de Luke, qu'ils hébergent gentiment dans leur luxueuse demeure, elle se comporte de façon étrange. Sophia décide de mener l'enquête, révèle des talents d'espionne insoupçonnés et finit par sauver la capitale anglaise d'une attaque ennemie féroce.

L'histoire, pleine de rebondissements, se lit avec plaisir mais ce sont surtout les personnages qui séduisent. En particulier les excentriques comme Sir Ivor King, sorte de fou chantant, ou Olga Gogothsky, née Baby Bagg, fausse poétesse et menteuse hors pair.

Nancy Mitford s'intéresse aussi de près à la scène politique de l'époque et brocarde joyeusement les défenseurs des accords de Munich et leur vision à court terme, les faux-semblants et le manque de courage de l'homo politicus, le Réarmement moral et puis cette guerre qui n'en finit pas de ne pas commencer...

Léger, pétillant et franchement amusant !

Florence Cottin-Bee
( Mis en ligne le 18/01/2013 )
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2013

mercredi 16 janvier 2013

Wonder


Wonder
de R.-J. Palacio 

Pocket - Jeunesse 2013 /  17.90 €- 117.25  ffr. / 410 pages
ISBN : 978-2-266-23261-6
FORMAT : 14,3 cm × 22,6 cm

Juliette Lê (Traducteur)


Leçon de vie

«Je ne suis pas un garçon de dix ans ordinaire, c'est certain. Oh, bien sûr, je fais des choses ordinaires. Je mange des glaces. Je fais du vélo. Je joue au ballon. J'ai une Xbox. Tout ça fait de moi un enfant comme les autres. Sans doute. Et puis je me sens normal. Au-dedans. N'empêche, lorsqu'un enfant ordinaire entre dans un square, les autres enfants ordinaires ne s'enfuient pas en hurlant… J'aimerais pouvoir marcher dans la rue sans que tout le monde me regarde et puis détourne les yeux à toute vitesse. Voilà mon idée : la seule raison pour laquelle je ne suis pas ordinaire, c'est que les autres me voient comme ça».

Très malchanceux à la loterie génétique, August Pullman est né avec une terrible malformation faciale due à une «mutation nucléotide unique». Vingt-sept opérations plus tard, son visage reste hors-norme et la réaction des gens qui le croisent, identique. Éduqué à la maison par sa mère, au centre de toutes les attentions des siens, August a toutefois grandi relativement protégé des moqueries clairement formulées. Lorsque ses parents lui annoncent qu'ils aimeraient le voir entrer en sixième dans un collège normal car ils le sentent capable de tenter l'expérience, le petit garçon a très peur, pas certain au fond de pouvoir montrer le courage nécessaire.

Wonder raconte donc cette année de sixième capitale pour August mais également pour les autres personnages du roman. On peut facilement imaginer la façon dont l'histoire va se dérouler. Rejeté par beaucoup au départ, en butte au refus de la différence, August va peu à peu trouver sa place et se faire de véritables amis. De cette trame prévisible, R.J. Palacio, graphiste américaine, tire un roman (son premier) absolument formidable. Un hymne émouvant à la bonté et à la gentillesse, tout sauf gnangnan et très bien construit. August en est le narrateur principal mais R.J. Palacio a eu la bonne idée d'utiliser plusieurs autres personnages qui offrent leur propre perception ce qui renforce la profondeur de l'ensemble. Tous sont des enfants, Summer et Jack qui vont avec August au collège, ou des adolescents, Via, sa grande sœur, Justin et Miranda, respectivement le petit copain et une amie de cette dernière, et tous ont en commun des sentiments très forts pour August et une spontanéité qui aurait pu faire défaut à un narrateur adulte.

Constitué de chapitres souvent très courts qui forment une succession de vignettes touchantes, plein d'humour, facile à lire mais dense dans son propos, Wonder fait partie de ces remarquables romans jeunesse qui peuvent aussi bien viser un lectorat adulte, à l'instar du Bizarre incident du chien pendant la nuit de Mark Haddon dont le héros est lui aussi un adolescent atteint d'un lourd handicap (Raison pour laquelle Fleuve Noir publie également Wonder mais avec une couverture différente).

Critiques élogieuses, succès auprès du public, tout semble bien parti pour R.J. Palacio. On ne peut que lui souhaiter un parcours semblable à celui de Mark Haddon.


Florence Cottin-Bee
( Mis en ligne le 16/01/2013 )
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2013

dimanche 13 janvier 2013

Entretien avec Cassandra Clare

L'actualité du livre et du DVD
Littératureet Entretiens  

Entre Urban Fantasy et Steampunk

Rencontre avec Cassandra Clare, l'une des grandes prêtresses américaines de l'Urban Fantasy avec sa célèbre série La Cité des ténèbres qu'une préquelle vient maintenant compléter. Les amateurs ont certainement découvert L'Ange mécanique, paru en novembre 2012 chez Pocket Jeunesse, premier volume sur les trois que devrait compter La Cité des ténèbres - Les Origines. La romancière nous répond ici sur la genèse de sa saga et les particularités du monde fantastique qu'elle a imaginé.


Parutions.com : Après les quatre premiers volumes de La Cité des ténèbres (The Mortal Instruments), L'Ange mécanique vient de sortir en France. C'est le premier opus de la série La Cité des ténèbres - Les Origines (The Infernal Devices). Vous y situez l'action dans le Londres de la fin du dix-neuvième siècle alors que vos autres romans ont surtout le New York d'aujourd'hui pour décor. Pourquoi ces deux villes et ces deux époques ?

Cassandra Clare : Tout d'abord, j'ai toujours voulu écrire un livre qui se passe à l'époque victorienne et puis Londres est l'une de mes villes préférées. Je savais que ce décor me fournirait un matériau formidable à partir duquel travailler. L'idée de départ pour La Cité des ténèbres m'est venue à New York. Je voulais écrire quelque chose qui associerait des éléments que l'on trouve traditionnellement dans la High Fantasy – une lutte épique entre le bien et le mal, des monstres effrayants, des héros courageux, des épées magiques – à des espaces modernes et urbains. Cela a donné les Chasseurs d'Ombres, des guerriers très classiques qui suivent leurs traditions millénaires mais vivent dans un univers de gratte-ciels, d'entrepôts, d'hôtels abandonnés ou de concerts de rock. Dans les contes de fées, c'est la forêt sombre et mystérieuse à l'extérieur de la ville qui bruisse de magie et de danger. Dans le monde que je voulais créer, la ville avec sa beauté étrange et ses propres enchantements, dangers et mystères remplacerait la forêt. Pour moi, cette ville était tout naturellement New York.

Parutions.com : Les deux villes sont cependant davantage que de simples décors. Quel rôle jouent-elles ?

Cassandra Clare : Un rôle différent dans chacune des deux séries. Dans La Cité des ténèbres, Clary se considère comme une New-yorkaise pure souche. La ville lui est familière, elle a l'habitude de l'arpenter. Lorqu'elle prend conscience de l'existence du monde obscur, elle doit reconsidérer sa vision car soudain elle voit une autre dimension de New York, inquiétante cette fois. Pour Tessa, il en va autrement. Lorsqu'elle arrive à Londres, elle doit tout à la fois se familiariser avec la ville et le monde obscur. Dans l'Angleterre victorienne, le système de classe sociale était très rigide et Tessa doit en même temps assimiler la façon dont ce système fonctionne dans la société des Chasseurs d'Ombres et dans celle des terrestres.

Parutions.com : Au départ, La Cité des ténèbres devait être une trilogie s'achevant avec Le Miroir mortel. Qu'est-ce qui vous a fait changer d'avis et comment avez-vous réussi à relancer l'intrigue ? En quoi ce nouveau cycle, qui comptera lui aussi trois romans, est-il différent du premier ?

Cassandra Clare : En effet, Le Miroir mortel devait clore La Cité des ténèbres. Deux choses ont modifié mon idée première. Tout d'abord, j'avais écrit l'intrigue pour un roman graphique centré autour du personnage de Simon et de ce qui lui arrivait après Le Miroir mortel, ce qui explique d'ailleurs pourquoi j'avais laissé autant de points d'interrogation à la fin de ce roman (où se trouvait le corps de Sebastian ? Qu'allait devenir la vie amoureuse de Simon ? La menace de la reine de la cour des Lumières allait-elle avoir des conséquences ?…). Ce projet de roman graphique n'a pas abouti et j'avais donc à disposition une intrigue que je ne savais pas comment utiliser car elle n'était pas suffisamment étoffée pour que je puisse en faire un roman traditionnel. À l'époque, je m'étais mise à écrire L'Ange mécanique et la façon dont les événements s'y mettaient en place m'a donné une autre idée. Ce nouveau personnage de méchant et ce nouveau conflit seraient liés aux personnages de La Cité des ténèbres et au scénario du roman graphique. J'ai toujours aimé les histoires où le passé lointain vient éclairer le présent. Mais je n'arrivais pas à voir plus loin et à écrire ce roman autour de Simon.
Lors d'une retraite d'écrivains au Mexique à laquelle je participais, j'ai compris en discutant avec les autres qu'en fait l'histoire à laquelle je pensais était beaucoup plus importante que ce que j'imaginais. Elle n'incluait pas seulement Simon mais tous les personnages de La Cité des ténèbres ce qui signifiait aussi que ce roman ne pouvait être que le début d'une autre trilogie les rassemblant.

Parutions.com : Les trois premiers opus de La Cité des ténèbres - La Coupe mortelle, L'Epée mortelle et Le Miroir mortel - font référence à trois instruments magiques. À quels mythes et légendes faites-vous allusion ?

Cassandra Clare : La légende du Graal et l'imagerie du tarot pour la coupe qui est également un symbole de foi ; or la foi est primordiale chez les Chasseurs d'Ombres. L'épée mortelle fait partie d'une longue tradition fictionnelle, historique et mythologique. Il y a des épées tellement célèbres que nous connaissons leur nom, Excalibur pour Arthur, Durendal pour Roland, Crocea Mors pour Jules César ou encore Balmung pour Siegfried, pour n'en citer que quelques-unes. La mienne est directement inspirée de la Bible. Maellartach est censée être l'épée qui dans la Genèse sépare l'homme du Paradis, en théorie. C'est aussi pourquoi j'ai intitulé l'un des chapitres «À l'Est d'Eden».

Parutions.com : Il y a en effet dans La Cité des ténèbres de nombreuses références à la Bible mais aussi à Dante ou à Milton. Quelle est l'influence de ces textes fondateurs sur votre écriture ?

Cassandra Clare : Le Paradis perdu et L'Enfer constituent l'une des bases des romans mais je ne voulais pas m'appuyer sur la seule mythologie religieuse occidentale. J'ai vraiment lu énormément de choses sur les mythologies du monde entier, en particulier tout ce qui concerne les bons et les mauvais esprits. Je voulais représenter une grande variété de démons, il y en a donc des japonais, des indiens, des tibétains et bien d'autres, en plus de ceux que j'ai imaginés. J'ai également fait beaucoup de recherches sur les anges et les anges déchus. Raziel par exemple, parfois appelé l'ange des secrets, vient de la tradition kabbalistique juive ; il aurait donné à Adam un livre contenant les secrets de la sagesse dans le jardin d'Eden, et il me semblait tout à fait convenir pour tenir le rôle de l'ange qui aurait remis le Livre Blanc au premier Chasseur d'Ombres. Dans la mythologie, les Nephilim sont nés de l'union d'humains et d'anges ; il s'agit là d'un mythe que j'ai adapté un peu plus librement pour qu'il serve au mieux mon propos.

Parutions.com : Vous utilisez beaucoup de citations pour introduire chaque nouvelle partie dans La Cité des ténèbres et chaque nouveau chapitre dans L'Ange mécanique. Quelle importance leur accordez-vous ?

Cassandra Clare : Ces citations sont très importantes. Elles donnent le ton de ce qui va suivre et servent à rappeler que toutes mes histoires appartiennent à une longue tradition. Cela m'aide également à rendre l'ensemble cohérent.

Parutions.com : Clary est une artiste qui ne se sépare jamais de son carnet de croquis. La Cité des ténèbres fourmille donc de références picturales et certaines scènes se lisent comme de vrais tableaux. Tessa, de son côté, est une lectrice passionnée qui perçoit le monde au travers d'un prisme littéraire. L'Ange mécanique fait par conséquent allusion à de nombreux ouvrages très célèbres. À qui ressemblez-vous le plus ?

Cassandra Clare : Je peux m'identifier aux deux mais honnêtement le personnage à qui je ressemble le plus est sans conteste Simon.

Parutions.com : La Cité des Ténèbres se rattache à la Fantasy urbaine mais L'Ange mécanique fait davantage penser au steampunk ce qui vous permet d'aborder de nouveaux thèmes.

Cassandra Clare : Bien que le roman se déroule dans un passé clairement identifiable et qu'il ne s'agisse pas de rétro-futurisme, j'adore l'esthétique steampunk et j'ai essayé d'en introduire certains éléments. Je pense en particulier aux automates qui jouent un rôle capital et aux engins mécaniques qu'invente Henry et qui n'existaient pas à l'époque victorienne. Ce contexte historique m'a également permis d'introduire le thème de la colonisation. La façon dont les Chasseurs d'Ombres traitent les Créatures Obscures s'apparente, par exemple, à l'attitude des Britanniques vis-à-vis de leurs colonies.

Parutions.com : Quelles recherches avez-vous faites sur cette époque ?

Cassandra Clare : Pendant six mois, j'ai lu exclusivement des ouvrages écrits pendant l'époque victorienne ou qui traitent de cette période historique. Je suis allée à Londres, j'ai sillonné la ville afin de m'approprier la géographie des lieux dans lesquels je voulais faire vivre mes personnages. Bien sûr, il y a eu de gros changements sur ce point et j'ai essayé de faire au mieux pour les prendre en compte. J'ai pris beaucoup de photos, j'ai étudié des cartes et des archives à la Bibliothèque de Guildhall. J'ai également lu des tonnes de livres qui se concentraient sur des détails historiques précis, les attelages par exemple !

Parutions.com : De qui le personnage de Mortmain est-il inspiré ?

Cassandra Clare : En partie de William Jardine, le cofondateur de la société Jardine, Matheson & Co créée à Canton, en Chine en 1832, et spécialisée dans le commerce du thé, du coton et de l'opium.

Parutions.com : Mortmain est fasciné par le pouvoir, ce qui l'entraîne à commettre des actes méprisables et odieux. Cette fascination est-elle la pire des faiblesses humaines ?

Cassandra Clare : Je ne sais pas si c'est la pire mais elle est particulièrement fréquente !

Parutions.com : La mission des Chasseurs d'Ombres est de protéger les humains des démons. Pourquoi semblent-ils souvent les mépriser ?

Cassandra Clare : Les Chasseurs d'Ombres se sentent supérieurs, c'est sûr. Cela vient du fait qu'ils vivent à part, qu'ils savent beaucoup de choses dont les terrestres n'ont pas la moindre idée ; ils ont la certitude d'être un peuple élu.

Parutions.com : Comment expliquez-vous le succès grandissant de la Fantasy ?
Cassandra Clare : Je pense que la Fantasy a toujours eu du succès et en aura toujours car elle s'enracine dans la mythologie et nos croyances anciennes. Peut-être cela s'explique-t-il par notre désir d'échapper au quotidien. Comme le dit Lynda Barry :«Nous ne créons pas un monde fantastique pour fuir la réalité mais pour pouvoir y demeurer».

Parutions.com : Quelle est votre singularité dans le monde des auteurs de Fantasy ?

Cassandra Clare : Le concept des Nephilim chasseurs de démons, l'importance de différents types d'amitié et la place que je donne aux Chasseurs d'Ombres dans notre paysage humain.

Parutions.com : Votre idée étant que les deux séries se complètent, cela donnera au final une saga en neuf volumes. La cohérence de l'ensemble constitue-t-elle le défi le plus difficile à relever ?

Cassandra Clare : C'est un défi qui demande une bonne dose de travail !

Parutions.com : La Coupe mortelle (City of Bones), premier volume de La Cité des ténèbres, a été adapté pour le cinéma. Le film est actuellement en cours de tournage et une sortie mondiale est prévue pour août 2013. Quelle a été votre implication dans ce projet ? D'autres films sur les romans suivants pourraient-ils voir le jour ?

Cassandra Clare : Le studio m'a demandé ce que je pensais du script et je leur ai donné beaucoup de renseignements sur lesquels ils ont travaillé. Je suis allée plusieurs fois sur le tournage mais je ne suis pas directement impliquée dans la réalisation du film. Il se peut bien qu'il y ait une suite mais le studio va probablement attendre de voir comment le premier film est reçu par le public avant d'envisager de poursuivre l'aventure.

Parutions.com : Merci beaucoup à vous.
[Un grand merci également à Christine Colinet des éditions Pocket Jeunesse].

Entretien réalisé par e-mail et traduit de l'américain par Florence Cottin-Bee
( Mis en ligne le 11/01/2013 )
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2013


vendredi 28 décembre 2012

Le Monde à l'endroit

Le Monde à l'endroit                                      
d
e Ron Rash
Seuil 2012 /  19.50 €- 127.73  ffr. / 280 pages
ISBN : 978-2-02-108174-9
FORMAT : 14,5 cm × 22,0 cm

Isabelle Reinharez (Traducteur)


Poème appalachien

Incarnation puissante de ce sentiment d'appartenance que célébrait Eudora Welty, Ron Rash situe l'action de ses romans en Caroline du Nord, dans la région qui l'a vu grandir et où s'enracine son histoire familiale. La nature y est rude et le paysage appalachien façonne une société violente dans laquelle (sur)vivent des gens durs au mal et fatalistes, dont le quotidien semble bien éloigné du rêve américain.

Dans Le Monde à l'endroit (son troisième roman à être traduit en français après Un pied au paradis et Serena), Ron Rash met en scène un jeune garçon de dix-sept ans, Travis Shelton, dont le destin va basculer au cours d'un été paradoxalement salvateur.

Travis, qui a abandonné ses études, passe son temps entre cuites avec les copains, petit boulot mal payé et pêche à la truite. C'est justement en allant pêcher qu'il découvre par hasard un champ de cannabis dont il dérobe plusieurs plants revendus aussitôt à Leonard Shuler, le dealer local. Puis il retente l'aventure par deux fois sans se soucier des conséquences probables. Carlton Toomey, le propriétaire des lieux, n'entend en effet pas se laisser spolier de la sorte et mutile Travis en guise d'avertissement.

Rejeté par son père, une brute épaisse, Travis se réfugie dans le mobile home de Leonard qui a déjà recueilli Dena, une jeune femme toxicomane au bout du rouleau. Pure compassion de la part de Leonard ? Certainement pas ; c'est plutôt son passé en forme de cauchemar qui donne la clé de ce choix d'aider son prochain. Lui, l'ancien professeur, marié et père d'une petite fille, a perdu tout ce qui comptait à ses yeux et cherche désespérément à se racheter pour se raccrocher à la vie. Il voit en Travis un potentiel d'intelligence qu'il refuse de laisser en friche et le convainc de préparer un diplôme. Féru d'histoire, Leonard provoque l'intérêt de Travis pour la guerre de Sécession et l'amène à s'intéresser de près au massacre de Shelton Laurel qui a eu lieu dans les environs en 1863. Un jeu dangereux car comment réagira Travis en apprenant la responsabilité d'un ancêtre de Leonard dans la mort de presque tous les membres de sa famille ? Cependant, racheter cette faute n'est-il pas en fait le but ultime de Leonard lorsqu'il prend Travis sous son aile ?

Roman d'éducation noir, Le Monde à l'endroit se lit également comme un long poème dans lequel Ron Rash fait rimer âpreté et beauté. Avec une force émouvante.


Florence Bee-Cottin
( Mis en ligne le 21/12/2012 )
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2012
www.parutions.com

vendredi 30 novembre 2012

L'Ange mécanique



La Cité des Ténèbres - Les Origines - Tome 1 - L'Ange mécanique
d
e Cassandra Clare
Pocket - Jeunesse 2012 /  18.15 €- 118.88  ffr. / 537 pages
ISBN : 978-2-266-21802-3
FORMAT : 14,0 cm × 22,5 cm

Julie Lafon (Traducteur)

Victoriana



Printemps 1878, suite à la mort de sa tante Harriet, Tessa Gray quitte New York pour rejoindre son frère Nathaniel à Londres. Un voyage éprouvant pour la jeune orpheline de seize ans que seul réconforte le petit ange mécanique qu'elle porte autour du cou, un bijou hérité de sa mère. Rien à voir pourtant avec ce qui l'attend ! Enlevée dès son arrivée en Angleterre par les Sœurs Noires qui retiennent son frère prisonnier, Tessa ne peut que leur obéir et accepter de suivre un entraînement très spécial. Il s'agit d'exploiter le don tout à fait particulier qu'elle ignorait jusqu'alors posséder. Cette capacité à prendre l'apparence de quelqu'un d'autre et à pénétrer son âme fascine visiblement un personnage très puissant, connu sous le nom de Magistère, qui souhaite épouser Tessa et se révèle être l'initiateur de son enlèvement.

Heureusement pour Tessa, Will et Jem, deux jeunes Chasseurs d'Ombres, lui portent secours et la conduisent à l'Institut, l'antre londonienne des Chasseurs d'Ombres. Elle y rencontre les autres habitants et se familiarise peu à peu avec un monde et un lexique dont elle ignorait tout. Sa qualité de métamorphe la range du côté des Créatures Obscures, à l'instar des vampires, des loups-garous, des fées ou encore des sorciers. Ces êtres surnaturels qui ont tous en eux une partie démoniaque sont liés aux Chasseurs d'Ombres par des Accords et un pacte qu'ils ne peuvent transgresser sous peine de mort. Quant aux Chasseurs d'Ombres ou Nephilim, descendants de l'archange Raziel, leur rôle consiste à protéger les humains des démons à part entière et des dangers surnaturels. Des marques tatouées sur leur peau leur garantissent entre autres pouvoirs de se dissimuler aux yeux des humains. Ces créatures terrestres dont ils méprisent quelque peu la faiblesse de caractère ! Tessa et ses nouveaux amis mènent l'enquête pour retrouver Nathaniel mais le Magistère n'a pas dit son dernier mot et peaufine un piège diabolique aidé par une armée d'automates sanguinaires qu'il a patiemment conçus.

Les lecteurs fidèles de La Cité des Ténèbres (déjà 4 volumes traduits chez Pocket Jeunesse) auront reconnu la marque de fabrique de Cassandra Clare. L'Ange Mécanique est en effet le premier des trois volumes d'une série qui s'intitule en américain The Infernal Devices (en français La Cité des Ténèbres, Les Origines). Une préquelle de la série The Mortal Instruments, à l'origine conçue pour constituer une trilogie mais qui au final comptera six romans.

Vu le succès phénoménal de La Cité des Ténèbres (ventes pléthoriques, fans totalement accros, adaptation au cinéma avec une sortie mondiale prévue en août 2013), on pouvait craindre le recyclage à but lucratif ; eh bien, non ! L'idée de Cassandra Clare de situer l'action dans le Londres de l'époque victorienne fonctionne bien et lui permet de passer de la fantasy urbaine ancrée dans le New York actuel à la fantasy steampunk dans un Londres fantomatique et angoissant. Et d'aborder des thèmes nouveaux, celui de la colonisation par exemple et du rôle peu glorieux des Britanniques dans le commerce de l'opium.

Les similitudes entre les personnages et les schémas narratifs s'apparentent plus à des échos qu'à des redondances imputables à un manque d'inspiration. Cependant nul besoin de percevoir ces échos et donc de connaître le reste de la saga des Chasseurs d'Ombres pour apprécier L'Ange Mécanique qui s'achève bien sûr sur un «cliffhanger». Que diable Will va-t-il fabriquer chez le sorcier Magnus Bane et d'ailleurs quel secret inavouable cherche-t-il à dissimuler ? Réponse en novembre 2013 dans Le Prince mécanique.



Florence Bee-Cottin
Mis en ligne le 14/11/2012

Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2012

vendredi 26 octobre 2012

Le Monde libre

Le Monde libre
de David Bezmozgis                                           
Belfond 2012 /  22 €- 144.1  ffr. / 407 pages
ISBN : 978-2-7144-5033-3
FORMAT : 14,5 cm × 22,8 cm

Élisabeth Peellaert (Traducteur)


Intermède romain

Premier roman de David Bezmozgis, Le Monde libre illustre parfaitement sa conviction selon laquelle l'essence de toute œuvre d'art provient d'un sentiment de perte irrémédiable.

Rome, juillet 1978. À l'instar de milliers de Juifs soviétiques qui souhaitent émigrer vers le monde libre, la famille Krasnansky quitte la Lettonie et se retrouve à Rome, point de passage nécessaire pour obtenir un visa vers les États-Unis. Trois générations composent la famille, Samuil et Emma, leurs fils, Karl et Alec, mariés respectivement à Rose et Polina, et leurs deux petits-fils. Dans le cas de Samuil, ancien général de l'Armée rouge, communiste pur et dur, il ne s'agit en aucun cas d'un choix mais d'une décision que lui ont imposée les siens. Un diktat qu'il entend bien contester à sa manière. Face aux incertitudes que réserve l'avenir, il préfère se replonger dans le passé et entreprend de rédiger une confession autobiographique.

Deux autres perspectives viennent compléter le regard de Samuil, celle d'Alec, coureur de jupons invétéré, qui voit dans cette aventure l'occasion de multiplier les plaisirs, et celle de Polina qui n'est pas juive et a tout abandonné pour lui.

Comme le confie David Bezmozgis dans l'entretien qu'il nous a accordé, son rôle d'écrivain tient de la mission - raconter l'histoire méconnue des Juifs soviétiques et laisser une trace d'un monde disparu. Cette mission n'est pas sans rappeler celle d'Isaac Bashevis Singer vis-à-vis des Juifs polonais. Le témoignage historique détaillé se double par ailleurs d'une réflexion éclairante sur la réalité complexe qu'entraîne la volonté d'émigrer. Sentiment de dislocation dû au déracinement, nostalgie du passé, doutes se mêlent à une exaltation libératrice face à l'idée d'un avenir meilleur.

L'entreprise était particulièrement ambitieuse, David Bezmozgis s'en sort brillamment.

Florence Bee-Cottin
( Mis en ligne le 26/10/2012 )
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2012

Entretien avec David Bezmozgis

L'actualité du livre et du DVD
Littératureet Entretiens 
Entretien avec David Bezmozgis - (Le Monde libre, Belfond, Septembre 2012)
- David Bezmozgis, Le Monde libre, Belfond, Septembre 2012, 704 p., 22 €, ISBN : 978-2-7144-5033-3

Invité du Festival America de Vincennes fin septembre 2012 avec Le Monde libre, David Bezmozgis revient ici sur ce premier roman très remarqué et les raisons pour lesquelles il écrit.



Parutions.com : Dans Le Monde libre, vous reprenez le sujet principal de votre recueil de nouvelles, Natasha et autres histoires (éditions 10/18, 2012), à savoir l'expérience de Juifs soviétiques qui quittent la Lettonie pour émigrer au Canada. Pouvez-vous expliquer la manière dont les deux livres se complètent ?

David Bezmozgis : Natasha parlait de l'expérience de Juifs soviétiques immigrés en Amérique du Nord dans les années 1980 et 1990. Des centaines de milliers d'entre eux s'y sont installés à l'époque et j'ai écrit le livre parce que je n'avais vu personne traiter ce sujet. L'Amérique du Nord possède de nombreux écrivains issus de l'immigration et plus particulièrement de l'immigration juive. Une tradition que cette dernière vague d'immigration est venue prolonger. Il se trouve que c'est aussi l'histoire de ma famille et la mienne.

J'avais en effet dans l'idée que Le Monde libre vienne compléter Natasha. On sait tellement peu de choses en Occident sur ce qu'a été l'Union Soviétique et sur ce que les Juifs soviétiques ont vécu. Que cela soit au Canada ou aux États-Unis, et peut-être également en France, la façon dont les gens se représentaient l'immigration juive de Russie datait d'au moins un quart de siècle. Des images en rapport avec l'Holocauste, voire avec Un Violon sur le toit. Le Monde libre actualise cette représentation. Si ces immigrés russes et de l'ex-URSS qui habitent maintenant tant de villes occidentales semblent étranges ou difficiles à comprendre, le roman est là pour aider à expliquer pourquoi ils sont ainsi et ce qui a façonné leur communauté. Et bien sûr derrière mes deux livres, il y a la conviction que la vie de ces personnes est suffisamment intéressante et dramatique pour justifier qu'elle puisse être lue.

Parutions.com : Vous avez quitté la Lettonie pour Toronto avec vos parents à l'âge de six ans. Bien qu'elle ne soit pas autobiographique, votre fiction s'enracine donc dans votre propre expérience. Comment envisagez-vous votre rôle d'écrivain ? S'agit-il pour vous de recréer et donc de sauver un monde disparu de l'oubli ? Peut-on parler de mission ?

David Bezmozgis : Oui, j'ai eu le sentiment d'une mission à remplir. Un sentiment très fort dans le cas de Natasha parce que je pensais que rien n'avait été écrit sur cette communauté spécifique. Mais je crois que c'est vrai pour les deux livres. Il s'agit de laisser une trace d'un monde disparu. Ou plus exactement de mondes disparus. Le monde soviétique bien sûr mais aussi celui qui l'a précédé. La dernière lueur du monde yiddish des Juifs de l'Europe de l'Est tel qu'il existait en Union Soviétique. En tant que membre de la dernière génération en contact physique avec ce monde par l'entremise de mes parents et de mes grands-parents, je pensais qu'il s'agissait de quelque chose que les générations futures ne pourraient pas réaliser. Rien ne peut remplacer le fait de connaître personnellement et intimement les gens sur qui vous écrivez.

Parutions.com : Pour en revenir à votre roman, vous vous y concentrez sur une période de transition cruciale dans l'histoire de la famille Krasnansky. Êtes-vous d'accord avec l'idée que cette période agit sur vos personnages comme un révélateur ?

David Bezmozgis : Oui, je pense que c'est exact. Je suis convaincu que les situations stressantes révèlent qui nous sommes. Par ailleurs, pour certains personnages, il ne s'agit pas seulement du stress et du désarroi dus à l'émigration mais aussi d'une sorte de sentiment de libération du joug soviétique. Malgré la situation perturbante de réfugié, il y a cette exaltation d'avoir franchi le Rideau de fer. Ce double sentiment est très intéressant à exploiter.

Parutions.com : Beaucoup de personnages peuplent le roman et la famille Krasnansky se compose de trois générations. Il y a donc beaucoup de points de vue différents sur ce qu'était la vie en Union Soviétique, sur ce que l'émigration représente et sur le choix de l'endroit où s'installer. Trois voix se font écho, celle de Samuil, le patriarche, celle d'Alec, l'un de ses deux fils, et celle de Polina enfin, l'épouse d'Alec. Aviez-vous cela en tête dès le départ ou avez-vous réfléchi à la possibilité d'une construction différente ?

David Bezmozgis : C'était bien mon idée de départ. Je voulais offrir une représentation aussi complète que possible de ce que les Juifs ont vécu en Union Soviétique mais également de sortir des stéréotypes occidentaux sur la vie en Union Soviétique. Ces trois personnages extrêmement différents me le permettaient. Chacun possède un ton particulier. Celui de Samuil, ancien général de l'Armée rouge, viscéralement attaché au communisme, est grave. Celui de son plus jeune fils Alec, coureur de jupons hédoniste, est nettement plus léger. Pour Polina qui n'est pas juive, c'est encore autre chose. Et puis, il y a tous les autres membres de la famille et les personnages secondaires. J'espère donc que cela fait émerger un tableau exhaustif ou du moins aussi exhaustif que possible.

Parutions.com : Vous utilisez beaucoup l'analepse. Était-ce la meilleure façon de lier le fond et la forme ?
David Bezmozgis : Tous ces gens vivent un moment de transition, ils se trouvent entre deux mondes et le passé exerce donc sur eux une forte influence. Vu qu'ils n'ont pas encore atteint leur destination finale – le Canada, l'Australie ou les États-Unis –, ils ne peuvent pas se projeter correctement dans l'avenir. C'est un peu comme s'ils se sentaient dans trois dimensions en même temps, le passé, le présent et l'avenir. Le défi pour moi consistait à prendre en compte ces trois dimensions pour mieux faire comprendre qui sont ces gens et la manière dont ils se comportent. Un roman autorise ce va et vient dans la chronologie et permet de montrer le rôle que la mémoire et les souvenirs jouent dans notre vie.

Parutions.com : Samuil est un personnage très émouvant, qui refuse d'abandonner ses convictions politiques, ce qui représenterait pour lui une apostasie. Représentait-il pour vous une façon de «remettre les pendules à l'heure» et de corriger une vision déformée que les Occidentaux pourraient avoir des communistes purs et durs ?

David Bezmozgis : J'ai beaucoup d'affection pour Samuil et pour les gens de sa génération. Par la force des choses, ils ont vécu les événements les plus durs du siècle dernier, peut-être d'ailleurs les plus durs de l'histoire. Samuil, comme d'autres, a placé sa foi dans le communisme. Je pense qu'après l'effondrement de l'URSS et du bloc de l'Est, l'idée qu'un grand nombre de personnes puisse avoir adhéré à cette idéologie semble étrange pour ma génération ou la suivante. Pourtant il n'y a pas si longtemps, quelqu'un comme Samuil ne démarquait en rien de la société, il faisait partie de l'avant-garde. Bien sûr, ils se sont rendus responsables de beaucoup de souffrances mais une certaine logique les guidait. Donc, oui, en effet, Samuil me permettait de «remettre les pendules à l'heure». À travers lui, je souhaitais contredire un certain nombre de mythes - lettons, juifs, russes et sionistes entre autres.

Parutions.com : Le seul ami de Samuil à Rome est Josef Roidman, un violoniste unijambiste. Correspond-il à votre définition de l'humour juif ?

David Bezmozgis : Il représente un contre-point ironique au personnage de Samuil. Tout en ayant vécu également des expériences difficiles, il ne réagit pas de la même manière. Face au malheur, il préfère afficher un haussement d'épaules et s'inscrit, en effet, dans la longue tradition de l'humour juif.

Parutions.com : Pour les Juifs soviétiques, la solution la plus simple était Israël. Dans le roman, seule Rose reste une vraie sioniste. Pour quelles raisons les autres personnages rejettent-ils l'idée de s'y installer ou bien refusent-ils d'y retourner comme c'est le cas pour Lyova ?

David Bezmozgis : Pour des raisons politiques, l'endroit le plus facile pour émigrer était en effet Israël. Les premiers Juifs à quitter l'Union Soviétique firent ce choix. Mais ensuite, alors que la plupart des sionistes convaincus avait quitté l'URSS, d'autres Juifs moins marqués idéologiquement ont voulu partir aussi plus par espoir de liberté que par conviction sioniste. La société soviétique était antisémite et la possibilité d'échapper aux restrictions que le régime imposait aux Juifs semblait attirante. Ces derniers souhaitaient repartir de zéro aux États-Unis, au Canada ou dans tout autre endroit qui leur permettrait un avenir meilleur. C'est la même chose pour l'immigration de nos jours. Les gens choisissent les pays occidentaux pour la liberté de mouvement, de religion, d'expression et pour les possibilités de progression dans l'échelle sociale. Dans l'esprit des Juifs, il y avait aussi l'idée que si les choses ne fonctionnaient pas au Canada ou aux États-Unis, il restait toujours la solution d'aller en Israël. Pour des raisons politiques, cela ne marchait pas dans le sens inverse. Une fois installé en Israël, il était beaucoup plus difficile pour un Juif d'émigrer vers un autre pays. C'est le cas de Lyova. Je montre aussi dans le roman pourquoi certains Juifs refusaient le choix d'Israël, cela s'explique principalement par la peur de la guerre et du terrorisme. Après avoir terriblement souffert sur plusieurs générations de guerres et de persécutions, beaucoup souhaitaient seulement connaître une certaine paix pour eux et leurs enfants.

Parutions.com : Le Monde libre évoque de nombreux faits historiques mais fourmille également d'anecdotes réalistes. Quelles recherches avez-vous effectuées ?

David Bezmozgis : J'ai beaucoup lu sur l'Union Soviétique et son histoire mais aussi sur l'Italie du vingtième siècle. J'ai passé quatre mois à Rome pour apprendre à connaître la capitale italienne et les villes avoisinantes qui servent de décor au roman. Et bien sûr, j'ai interviewé des gens qui ont vécu cette expérience à Rome, des membres de ma famille et des amis de Toronto.

Parutions.com : Émigrer implique également d'apprendre de nouvelles langues. Quel rôle joue l'espéranto dans le roman ? Le parlez-vous ?

David Bezmozgis : Lorsque je faisais mes recherches historiques, je suis tombé sur de multiples références à l'espéranto que la jeunesse révolutionnaire apprenait dans les années trente. Cela me semblait naturel de l'inclure dans le roman et qu'il y joue finalement un rôle important. J'ai commencé à l'apprendre et même si j'ai arrêté, cette langue m'intéresse toujours car elle est totalement à la marge. La communauté qui parle l’espéranto est toute petite et pourtant cette communauté existe. J'aime l'idée de consacrer du temps à quelque chose d'un peu irréaliste.

Parutions.com : Quels souvenirs d'enfant gardez-vous de la Lettonie ? Quel a été votre sentiment quand vous y êtes retourné en voyage ?

David Bezmozgis : Je n'avais que six ans lorsque je suis parti, je n'ai donc que peu de souvenirs et aucun ne me semble vraiment marquant. J'y suis retourné une fois en 2003. Toute ma famille a émigré ainsi que presque tous les amis de mes parents. Ce retour «à la maison» a donc constitué une expérience étrange. Non pas déplaisante mais bizarre et empreinte de mélancolie. Je me sentais lié à cet endroit mais le lien était ténu et appartenait au passé. Cela dit, il existe et j'essaie de me tenir au courant de ce qui se passe là-bas. C'est l'endroit où je suis né et cela signifie quelque chose pour moi.

Parutions.com : Comment vos parents ont-ils réagi quand vous leur avez annoncé votre volonté de devenir écrivain ?

David Bezmozgis : Mes parents souhaitaient me voir obtenir un emploi stable. Ma mère continue à dire que j'aurais pu être avocat et écrire à côté !

Parutions.com : Vous avez également écrit et réalisé un film Victoria Day. Envisagez-vous d'adapter Le Monde libre au cinéma ?
David Bezmozgis : Bien que je pense que l'on puisse en faire un film, rien ne me presse. J'ai passé sept ans à écrire ce roman, je suis content de faire autre chose maintenant. Je serais tout à fait content de laisser quelqu'un d'autre réaliser un tel projet !

Parutions.com : Êtes-vous un lecteur éclectique ?

David Bezmozgis : En fait, j'aime relire les mêmes auteurs et les mêmes livres, Leonard Michaels (dont le roman Sylvia est traduit en français), J.M. Coetzee, Dennis Johnson, Isaac Babel. Je lis aussi beaucoup dans le domaine de la non-fiction lorsque j'effectue des recherches. Par contre, je ne lis pas de policiers ou de livres qui parlent de vampires ou de zombies. Donc non, je ne me considère pas comme très éclectique.

Parutions.com : Quels sont vos projets en cours ?
David Bezmozgis : Je suis en train d'écrire un autre roman et j'ai également adapté ma nouvelle Natasha pour en faire un long-métrage que j'espère réaliser l'été prochain.

Parutions.com : Un grand merci à vous.

Entretien réalisé par email et traduit par Florence Bee-Cottin
( Mis en ligne le 26/10/2012 )
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2012

dimanche 21 octobre 2012

Entretien avec Rebecca Makkai

Entretien avec Rebecca Makkai - (Chapardeuse, Gallimard, Août 2012)


- Rebecca Makkai, Chapardeuse, Gallimard, Août 2012, 367 p., 21 €, SBN : 978-2-07-013220-1 


Partons à la rencontre de Rebecca Makkai, invitée du dernier Festival America de Vincennes fin septembre 2012 avec son délicieux Chapardeuse.


Parutions.com : Pouvez-vous présenter aux lecteurs qui n'ont pas encore savouré Chapardeuse le duo improbable que vous avez imaginé et le voyage extraordinaire qu'ils entreprennent ?
Rebecca Makkai : Lucy Hull a vingt-six ans, elle est devenue bibliothécaire un peu par hasard mais s'est heureusement découvert une passion pour ce métier et les enfants qu'elle y rencontre. Ian est un enfant de dix ans, intelligent et solitaire qui vient presque quotidiennement se réfugier à la bibliothèque. Ses parents, des chrétiens conservateurs et fondamentalistes cherchent à le protéger de ce qu'ils considèrent être des influences néfastes. Ils restreignent et guident ses lectures puis, lorsqu'ils sentent que Ian pourrait devenir homosexuel, l'inscrivent à un programme de thérapie anti-gay. Ian s'enfuit à la bibliothèque et, en utilisant le chantage, oblige Lucy à prendre sa voiture et parcourir les États-Unis avec lui.

Parutions.com : Ces programmes homophobes que résume le terme effrayant de «thérapie réparatrice» sont majoritairement instaurés et défendus par des groupes de chrétiens fondamentalistes. Dans le roman, il s'agit d'une église évangéliste, le Ministère du cœur joyeux que dirige le pasteur Bob, un personnage sulfureux qui n'apparaît jamais. Pourquoi ce choix de ne pas le montrer ?
Rebecca Makkai : Il était assez tentant de le montrer. J'avais imaginé Lucy assister incognito à un service et observer le pasteur Bob. Mais en y réfléchissant davantage, j'ai trouvé qu'une telle scène ne correspondrait pas du tout aux thèmes du roman. À bien des égards, c'est un livre sur les histoires, les histoires que nous nous racontons et celles que nous racontons aux autres. Lucy essaie également de comprendre les histoires diverses qu'elle a entendues sur son père. Les décisions, justes ou pas, qu'elle prend à propos de Ian s'expliquent pour la plupart d'entre elles par les histoires qui entourent le pasteur et par ce qu'elle imagine de la vie de Ian avec ses parents. En montrant le pasteur Bob observé par Lucy, j'aurais perdu un peu de ce thème de la perception et des erreurs d'interprétation.

Parutions.com : Les psychiatres condamnent fermement ces programmes et les jugent nuisibles pour les jeunes. Le président d'Exodus International a récemment déclaré que l'organisation n'aurait désormais plus recours à la «thérapie réparatrice». Pensez-vous qu'une loi puisse un jour l'interdire ?
Rebecca Makkai : Cela vient tout juste d'être fait en Californie qui a interdit ce type de thérapie pour les mineurs. Cela restera probablement toujours légal pour les adultes qui entreprennent cette démarche de leur propre chef mais comme les pédiatres et les psychiatres continuent à s'élever contre le danger que ces thérapies représentent pour les enfants, je pense que dans la prochaine décennie elles deviendront illégales dans beaucoup d'autres états. Le problème reste la pression que le clergé pourra continuer à exercer sur ces jeunes.

Parutions.com : En ce qui concerne les droits des homosexuels, les États-Unis ont-ils, à votre avis, encore de gros progrès à faire ?

Rebecca Makkai : Oui, mais la situation varie énormément selon l'endroit où l'on se trouve. Si l'on compare Boston à une petite ville rurale et conservatrice, on n'a pas seulement l'impression de deux pays différents, c'est comme si l'on y vivait à deux siècles différents. Cependant les choses ont beaucoup évolué de manière positive ces dix dernières années, ce qui me semble de bon augure. L'une des raisons pour lesquelles je suis optimiste est que les jeunes Américains soutiennent très majoritairement les droits des homosexuels. L'intolérance qui caractérisait leurs aînés s'éteint avec eux.

Parutions.com : Il y a dans l'éducation que reçoit Ian un élément qui perturbe Lucy. Au début du roman, sa mère remet à Lucy une liste de thèmes interdits en littérature ce qui implique énormément de livres que Ian ne peut pas lire car il ne contiennent pas un «souffle divin». Avant de vivre de votre plume, vous étiez enseignante en primaire. Avez-vous rencontré ou entendu parler de parents évangélistes ou non agissant ainsi ?

Rebecca Makkai : J'ai enseigné dans une école Montessori pendant douze ans et j'ai travaillé avec des familles merveilleuses. Pour moi, Ian et sa famille ne pouvaient pas ressembler à des personnes que j'ai côtoyées à cette époque, je m'y sentais moralement obligée. Heureusement que je n'ai pas eu à vivre ce genre de situation ! Par contre, j'ai bel et bien entendu parler de parents se comportant ainsi et j'ai emprunté la phrase «les livres qui contiennent le souffle divin» à une anecdote que l'on m'a racontée sur une mère qui exigeait cela pour son enfant.

Parutions.com : Lucy ne supporte pas l'oppression parentale que subit Ian. L'idée que l'on puisse ainsi étouffer une personnalité en devenir la révolte. Elle cherche donc désespérément à aider le jeune garçon. Pourtant dans cette histoire d'enlèvement mutuel, Ian n'aide-t-il pas paradoxalement Lucy ?

Rebecca Makkai : Je ne sais pas si cette aventure l'aide ou améliore sa vie mais en tout cas elle en tire une leçon. Il me semblait important que ce voyage ne soit pas pour elle l'occasion de fuir quelque chose de mal. En fait, elle ne possède pas d'attaches dans le monde qu'elle s'est choisi, elle est loin de ses racines et elle n'a pas de liens affectifs forts. Ce n'est pas pour cela qu'elle s'enfuit (si c'était le cas, il y avait des moyens plus simples de quitter la ville) mais cela explique pourquoi il lui est un peu plus facile de tout quitter pour Ian. Je n'aurais pas pu écrire la même histoire en mettant en scène une Lucy bien intégrée et heureuse. Par contre, je ne suis pas sûre que sa situation personnelle soit meilleure à la fin du livre, elle est peut-être même pire d'une certaine manière. Mais la leçon de sagesse qu'elle en tire constitue une sorte de rédemption.

Parutions.com : Lucy semble parfois se persuader d'avoir agi de la bonne façon. Peut-on dire qu'elle se sent responsable mais pas coupable ?
Rebecca Makkai : Elle n'en est jamais convaincue. Plus le voyage se prolonge, plus elle doute d'elle-même et de tout ce qu'elle pensait savoir de Ian. Elle raconte l'histoire cinq ans après les faits et le peu que nous savons de sa vie à ce moment là est qu'elle se sent encore rongée par la culpabilité et l'inquiétude. Elle dit dès la première ligne qu'elle pourrait être la méchante de l'histoire. Si elle espère à la fin du roman qu'un espoir existe pour Ian, ce n'est pas dû au voyage qu'ils ont fait ensemble mais à la liste de lectures qu'elle parvient à lui transmettre. C'est vraiment l'histoire d'une personne animée de bonnes intentions qui prend les mauvaises décisions et s'en rend compte.

Parutions.com : Dans quelle mesure pouvez-vous adapter la célèbre phrase de Flaubert, «Madame Bovary, c'est moi», à Lucy et vous ?

Rebecca Makkai : Dans une toute petite mesure. Mon père, un réfugié hongrois, était poète et enseignait la linguistique. Le père de Lucy est également réfugié mais d'origine russe et il est mafioso. J'ai travaillé avec des enfants comme Lucy. Mais cela ne m'intéresse pas de créer des personnages qui pensent comme moi. Certains écrivains veulent se projeter sur la page, moi j'écris pour échapper à la vie de tous les jours, pour faire l'expérience d'un monde qui n'est pas le mien, pour rencontrer d'autres opinions. Les mêmes raisons, en fait, qui poussent beaucoup de gens à lire ou à regarder un film.

Parutions.com : L'histoire se déroule après le 11 septembre, pendant la présidence de G.W. Bush. Vous y faites allusion au Patriot Act qui venait répondre à l'attaque terroriste. Lucy considère que le Patriot Act est incompatible avec le Premier Amendement auquel elle est très attachée pour les valeurs qu'il défend. Au-delà du traumatisme évident, qu'est-ce-que le 11 septembre a modifié dans la société américaine ?
Rebecca Makkai : C'est une question très complexe. Fondamentalement je pense que pour les gens de ma génération, j'avais alors vingt-trois ans, les événements du 11 septembre ont éveillé une prise de conscience politique. Dans les années 1980 et 1990, il était possible d'être apathique sur le plan politique, de penser que nous vivions dans notre bulle. Nous avons dû nous mettre à réfléchir en termes de politique mondiale ce qui n'avait pas été le cas depuis les années 60. J'esquive peut-être votre question mais je raisonne surtout sur le plan littéraire et depuis onze ans la fiction s'est largement politisée.

Parutions.com : Nous évoquions ce qui vous rapprochait de Lucy. Contrairement à elle, qui prend la décision de ne pas avoir d'enfant par peur de souffrir, vous avez deux petites filles, comprenez-vous ce sentiment vis-à-vis de la maternité ?
Rebecca Makkai : Dans le cas de Lucy, cette décision, plus qu'une revendication idéologique, s'explique par sa conviction que si elle a des enfants, elle comprendra ce qu'elle a fait vivre aux parents de Ian et ne pourra pas le supporter. Je n'ai jamais eu d'états d'âme par rapport au fait de devenir mère, je ne pense pas que cela soit le cas pour toutes les femmes.

Parutions.com : De par son métier de bibliothécaire, Lucy voit et ressent le monde au travers d'un prisme particulier, celui de la littérature. Vous jouez beaucoup avec l'intertextualité dans Chapardeuse. Aviez-vous dès le départ dans l'idée d'intégrer autant de références littéraires ?

Rebecca Makkai : Au départ, je ne savais pas que Lucy serait bibliothécaire mais une fois cela décidé, il était évident pour moi qu'elle serait une narratrice très littéraire, cantonnée dans un monde d'histoires. Je pensais même au début à imaginer une rencontre sur la route entre Ian et Lucy et des personnages tout droit sortis de grands classiques (par exemple Gatsby de F. Scott Fitzgerald), finalement j'y ai renoncé car cette vision faussée du monde était trop partielle et ne concernait que Lucy. Elle emprunte à plusieurs reprises le rythme et le vocabulaire de certains livre pour enfants bien connus. La première partie que j'ai écrite se déroule juste après leur départ de la ville. Le style s'y apparente à celui de L. Frank Baum dans ses romans sur le pays d'Oz. Il me fallait relier tout ce qui se passait dans la tête de Lucy, la panique, la culpabilité, l'examen des différentes options possibles et tout me semblait très prévisible. Je me suis rendu compte que la seule manière dont elle pouvait justifier ses actes demeurait le fait de s'en dissocier et de les observer de façon volontairement indirecte. Elle se raconte donc l'aventure et je la laisse faire. Ensuite, il a été très amusant de trouver d'autres moments dans le roman où elle peut faire la même chose par ennui, désespoir ou tout simplement par humour.

Parutions.com : L'intertextualité crée, bien sûr, une complicité avec le lecteur. Aviez-vous cela en tête également ?

Rebecca Makkai : Je voulais rappeler aux lecteurs les premiers livres qu'ils ont adorés. Citer et jouer avec les textes qu'une fois devenus adultes, ils ont peut-être oubliés. Lorsque je fais des séances en librairie, je choisis souvent de lire le chapitre dans lequel Lucy remplit le sac à dos de Ian avec des livres. À chaque fois, quelqu'un vient me dire que l'un de ces livres était celui qu'il préférait, étant enfant. C'est merveilleux de voir tous ces gens se remémorer leurs premières amours littéraires. Parmi ces références, il y en a sans doute que la traduction ne peut pas rendre mais j'espère que les lecteurs non-anglophones ressentent également ce que je souhaitais faire.

Parutions.com : Chapardeuse rend hommage à la littérature mais aussi au pouvoir qu'elle détient. En réponse à la liste de Mme Drake, Lucy transmet à Ian comme cadeau d'adieu, une liste qui l'aidera à accepter qui il est quand il grandira. Vous avez posté sur You Tube une vidéo très intéressante qui s'adresse plus particulièrement aux jeunes de la communauté LGBT. Vous êtes comme Lucy convaincue que les livres peuvent nous sauver et modifier la perception que nous avons de nous-mêmes. Qualifieriez-vous ce pouvoir de subversif ?
Rebecca Makkai : Absolument. J'avais environ sept ans quand j'ai découvert dans un roman que le Père Noël n'existait pas. J'ai couru voir ma mère, le livre ouvert à la main comme preuve irréfutable. J'ai compris ce jour-là que les livres étaient des fenêtres ouvertes sur d'autres paradigmes, d'autres systèmes de croyances et d'autres conceptions du monde. J'ai toujours gardé cette conviction depuis, aussi bien quand je lis que lorsque j'écris.

Parutions.com : La bibliothèque où Lucy rencontre Ian représente pour le petit garçon un refuge et un espace de liberté. Et pour vous, que représente une bibliothèque?
Rebecca Makkai : Lorsque j'étais enfant, un lieu de découverte libre, presque subversif pour utiliser votre expression. Plus tard, j'ai compris l'importance de l'information gratuite, d'équipements et d'endroits mis à disposition où les citoyens peuvent s'éduquer par eux mêmes dans n'importe quel domaine. Maintenant, en tant que maman, j'y vois un endroit où je peux travailler tranquillement sur un nouveau livre sans crainte d'être interrompue. Je peux même y apporter mon café, à condition qu'il ait un couvercle !

Parutions.com : Le goût de lire est-il inné ou acquis, selon vous ?


Rebecca Makkai : Je pense que le besoin d'histoires est inné, nous le constatons avec des cultures qui ne possèdent pas de tradition écrite. Le goût de la lecture qui permet donc d'accéder à ces histoires a lui besoin d'être stimulé.

Parutions.com : Le titre français désigne quelqu'un qui commet de petits vols (''pilferer'' en anglais). Il sonne beaucoup mieux à l'oreille mais ne correspond pas exactement au titre américain (The Borrower) qui résume parfaitement le contenu du roman. Qu'en pensez-vous ?
Rebecca Makkai : L'avantage du mot «borrower» (un substantif non sexué) est qu'au départ il se réfère à Ian comme usager de la bibliothèque. Ensuite, il devient clair que Lucy emprunte également Ian. Emprunter est un verbe que nous utilisons volontiers pour décrire un auteur qui utilise les techniques littéraires d'un autre, ce que fait Lucy en racontant son histoire à la manière de grands classiques pour enfants. Dommage que ces résonances se perdent dans la traduction mais en fin de compte le titre est traduit plus fidèlement qu'en italien ou en portugais par exemple où l'on s'éloigne plus de l'idée de départ. Mais chaque traduction met en valeur un aspect différent du livre, chose que j'ai beaucoup appréciée. Par contre en anglais, The Pilferer, ça ne marcherait pas du tout, cela me fait penser aux Vikings !

Parutions.com : Avez-vous vraiment écrit votre première histoire à l'âge de trois ans ?
Rebecca Makkai : J'ai appris à lire toute seule quand j'avais trois ans et j'ai commencé à écrire des histoires dès que j'ai réussi à tenir un crayon correctement. Je me souviens avoir écrit des histoires sur les Schtroumpfs. Devenue adulte, j'ai découvert dans un placard chez ma mère un petit livre que j'avais fait quand j'avais environ six ans, cela s'appelait La Main de rien. J'ai utilisé ce titre dans le roman, c'est le titre de la contribution de Ian pour le concours d'histoires de la bibliothèque. Bien que son histoire n'ait rien à voir avec la mienne qui était assez dérangeante et mettait en scène des enfants nus qu'une main géante jetait en prison.

Parutions.com : La rédaction de Chapardeuse vous a pris de longues années. Entre-temps, vous avez écrit et publié des nouvelles qui ont obtenu d'élogieuses critiques. Maîtriser une forme courte vous a-t-il aidée?

Rebecca Makkai : Oui. Cela m'a donné confiance et permis de voir que je pouvais mener une intrigue à son terme. Toutefois, il s'agit de deux formes artistiques complètement différentes. Écrire une nouvelle, c'est comme peindre un petit portrait. Écrire un roman, c'est comme réaliser une peinture murale qui, lorsque vous travaillez dessus, est trop proche pour que vous puissiez la distinguer dans son ensemble. Ce qui implique une série de défis différents de ceux que rencontre le nouvelliste. Mais j'adore les deux formes et je vais continuer à écrire des nouvelles.

Parutions.com : Avez-vous envie d'écrire de la littérature jeunesse ? Et si vous aviez adopté le point de vue de Ian et l'aviez choisi comme narrateur, comme Huck dans Les Aventures d'Huckleberry Finn ?
Rebecca Makkai : J'aime beaucoup les livres pour enfants mais je ne me sens pas particulièrement attirée par la littérature jeunesse qui cible les adolescents. J'aimerais bien écrire un roman pour de jeunes lecteurs peut-être quand mes filles atteindront l'âge de Ian. J'ai pensé très brièvement à choisir Ian comme narrateur (en tant que romancière, je dois envisager toutes les possibilités) mais j'ai compris tout de suite que je n'y arriverais pas sur trois cents pages. À l'époque, j'étais toujours enseignante, alors si en rentrant à la maison j'avais dû passer mon temps dans la tête de Ian, je pense que je serais devenue folle !

Parutions.com : Vous travaillez actuellement sur un second roman. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Rebecca Makkai : L'action se situe à l'endroit où j'habite, non loin de Chicago. C'est l'histoire d'une maison d'artiste qui est devenue une propriété privée. Le passé de cette maison se dévoile peu à peu alors que nous remontons dans le temps. C'est une énigme littéraire, une histoire de fantômes et une histoire d'amour. Pour l'instant, le roman s'appelle The Happensack (un mot qui ne veut rien dire !).

Parutions.com : Une toute dernière question, un peu plus personnelle. Avez-vous réalisé à trente-quatre ans tous vos rêves de petite fille ?
Rebecca Makkai : Le problème avec une carrière artistique, c'est que l'on ne reste pas longtemps satisfait de ce que l'on parvient à faire. On se fixe toujours de nouveaux buts à atteindre. L'ambition ne me rend pas heureuse mais elle me pousse à continuer à travailler et le travail, lui, me rend heureuse. Cela dit, tant que je peux vivre de ma plume, je ne peux vraiment pas me plaindre.

Parutions.com : Un très grand merci à vous.

Entretien réalisé par email et traduit de l'anglais (USA) par Florence Bee-Cottin
( Mis en ligne le 19/10/2012 )
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2012
www.parutions.com

vendredi 21 septembre 2012

Bois Sauvage


Bois Sauvage                                                                          
Jesmyn Ward
Traduit de l'américain par Jean-Luc Piningre
Editions Belfond (Littérature étrangère)
19,50 €
352p.
ISBN : 978-2-7144-5316-7



Du sang et des larmes

De la première à la dernière page, Bois Sauvage de l'Américaine Jesmyn Ward est un roman qui prend aux tripes. Sans doute parce que la violence terrible qu'il dégage se voit maîtrisée et sublimée par le recours à un langage figuré qui écarte le texte du seul naturalisme et l'empreint d'un puissant lyrisme.
Sans doute également parce qu'il y a beaucoup de Jesmyn Ward, elle-même dans cette histoire d'une famille afro-américaine pauvre du Mississippi, frappée de plein fouet par l'ouragan Katrina en 2005.
Un traumatisme que la romancière a eu beaucoup de mal à surmonter et une tragédie qu'elle ne veut pas voir s'effacer de la mémoire collective.
Sans doute enfin parce que la narratrice et proganiste de Bois Sauvage est un personnage singulier, à mille lieues des clichés misérabilistes.
Esch, quatorze ans, vit entourée d'hommes depuis la mort de sa mère qui a succombé à son dernier accouchement. Son père, alcoolique et violent, ses frères, Randall qui espère percer dans le basketball, Skeeter, indissociable de China, sa chienne pitbull qu'il entraîne pour des combats sanglants et Junior, le plus jeune, qui se sent souvent délaissé. Et puis les copains de ses frères avec qui elle a des relations sexuelles consenties depuis qu'elle a douze ans. Manny en particulier « Il m'épluchait comme une orange, c'est l'autre moi qu'il voulait. Le cœur mûr et charnu, le cœur chaud et humide que les gars devinent sous mon corps de garçon, sous la peau noire, ma tête pas jolie. Un cœur de fille qui se laissait prendre par les autres avant lui, parce qu'ils le voulaient, pas parce que je le leur donnais... C'était différent avec Manny … Il voulait l'autre cœur, je lui ai donné les deux. »
Esch sait que Manny est le père de l'enfant qu'elle porte mais préfère tenir sa grossesse cachée le plus longtemps possible. Malgré ce corps qui la fait souffrir et l'angoisse qui la submerge à l'idée de devenir mère en l'absence de celle qui lui manque tant, la jeune fille puise dans sa rage de vivre la volonté pour tenir.
Déjà bien malmenés par la vie, Esch et les siens s'apprêtent de plus à faire face à un cataclysme qui s'annonce dévastateur.
Les douze chapitres de Bois Sauvage correspondent aux dix jours qui précèdent l'arrivée de Katrina, puis à la journée où l'ouragan frappe et au lendemain de la catastrophe qui fait office de catharsis et soude la famille.
« J'attacherai mes petits cailloux avec des ficelles, je les suspendrai au-dessus de mon lit pour qu'ils brillent dans le noir et qu'ils racontent l'histoire de Katrina, la mère qui a envahi le golfe pour tout massacrer, dans un chariot si grand, si noir que les Grecs auraient dit que la tempête chevauchait les dragons. Une mère assassine qui nous prit tout sauf la vie, qui nous laissa nus et groggy comme des nouveau-nés, ridés comme des chiots aveugles, ruisselants comme des serpents dans leur œuf brisé. »
Omniprésent, le personnage de Médée fascine Esch qui voit dans sa propre histoire une incarnation du célèbre mythe. Bois Sauvage prend alors une autre dimension. On ne peut en effet réduire le roman à une dénonciation crue et sans concession du quotidien ici misérable d'une communauté afro-américaine toujours victime de discrimination raciale et qui ne croit pas en la possibilité d'un avenir meilleur.
Un message plus universel se dégage. Quelle que soit la nature du désastre, il faut se battre pour survivre. Un combat nécessairement sauvage ce qu'exprime clairement le titre original (difficilement traduisible) Salvage the Bones qui joue sur les paronymes salvage (sauver) et savage (sauvage). Le titre français reprend lui le nom de la petite ville imaginaire de Bois Sauvage où vivent les personnages et qui ressemble beaucoup selon la romancière à DeLisle, la ville du Mississippi dont elle est originaire.
Nourrie de poésie et de hip-hop, la prose musicale de Jesmyn Ward véhicule des images souvent dures et sordides, parfois à la limite du soutenable mais célèbre aussi l'amour, la tendresse et l'espoir.
Un chant bouleversant, un choc de lecture.
Bois Sauvage , pour lequel Jesmyn Ward a obtenu en 2011 le très prestigieux National Book Award, possède tout simplement cette magie particulière qui caractérise les grands romans.

Florence Bee-Cottin
(mis en ligne sur parutions.com le 12/09/2012)


Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2012











Chapardeuse


Rebecca Makkai
Chapardeuse
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Samuel Todd
384 pages Prix : 21€
140x205 mm
Editeur : Gallimard
Collection Du monde entier
ISBN : 9782070132201


Wild at heart

Pourquoi une jeune bibliothécaire accepte-t-elle de kidnapper son plus fervent lecteur, un garçonnet de dix ans lorsque ce dernier le lui demande ? Quel sens donner à un acte a priori insensé et potentiellement lourd de conséquences ? Réponse dans Chapardeuse, premier roman particulièrement inventif et délicieusement subversif de Rebecca Makkai, jusqu'à présent connue pour ses nouvelles.
Née à Chicago et titulaire d'un diplôme de littérature, Lucy Hull, vingt-six ans, travaille dans la section enfants d'une bibliothèque d'Hannibal, petite ville peu fascinante du Missouri. Si Lucy avait accepté l'aide de son père qui lui proposait de faire jouer ses relations, elle aurait pu envisager une carrière plus lucrative dans un endroit plus excitant. Mais Lucy sait depuis longtemps que la fortune acquise aux Etats-Unis par son père, un émigré russe, est d'origine maffieuse. Mieux vaut donc se débrouiller par soi-même et ne rien devoir à personne. Cependant, loin de rejeter l'héritage paternel, la jeune femme attribue son propre tempérament au sang russe qui coule dans ses veines. « Mais comment qualifier un révolutionnaire en puissance scotché à un bureau ? Agité, peut-être. Ennuis. Un volcan endormi. »
Le volcan ne demande qu'à s'éveiller et c'est un petit garçon, Ian Drake qui lui en donne la possibilité.
Un enfant brillant et sensible, trop sensible sûrement au goût de ses parents, des évangélistes fondamentalistes. Afin d'éviter que des germes néfastes ne polluent l'esprit de son fils, Madame Drake entend tout d'abord interdire à Ian toute lecture qui ne contienne pas « un souffle divin ». La longue liste des sujets interdits qu'elle remet à Lucy laisse cette dernière abasourdie mais bien décidée à passer outre. Puis elle apprend que les Drake ont inscrit Ian à un programme de réhabilitation contre l'homosexualité initié par le trouble Révérend Bob Lawson, fondateur des Ministères du cœur joyeux.
L'idée d'étouffer ainsi une personnalité en construction révulse Lucy. Habitée par une rage intérieure, attisée par le souvenir de Darren, son ami de lycée homosexuel qui s'est suicidé sans qu'elle ne puisse rien faire, elle voudrait agir mais comment faire ?
Un matin, Lucy trouve Ian et son baluchon qui l'attendent à la bibliothèque. Ian veut aller voir sa grand-mère qui habite très loin. Malgré des hésitations, Lucy qui souhaite plus que tout l'aider fait semblant d'y croire et s'accroche à sa mission salvatrice.
À bord de la vieille voiture de Lucy, dans l'Amérique finement brocardée des années George W. Bush, le couple improbable entame un drôle de voyage, parsemé d'embûches et de révélations. Reviennent en mémoire Huckleberry Finn et Jim sur leur radeau avec dans Chapardeuse cette même allégorie de la liberté par la fuite. Pour Lucy, narratrice en quête de soi, il s'agit aussi d'un voyage intérieur au cours duquel elle prend conscience du peu de choses qu'elle sait des gens qu'elle croyait connaître et des contours fluctuants de tout jugement moral. Pour Ian qui guide et décide de la forme à donner à leur parenthèse enchantée, c'est l'occasion de devenir le héros de sa propre histoire. Une référence parmi tant d'autres à la littérature jeunesse. Car Chapardeuse propose aussi une réjouissante balade dans le monde des livres dont on sent Rebecca Makkai tout autant amoureuse que ses protagonistes. Le roman fourmille de pastiches, d'allusions et de clins d'oeil à de grands classiques qui viennent faire corps avec le texte.
Une très jolie célébration du pouvoir de la littérature face aux forces obscures de l'ignorance, de l'étroitesse d'esprit et de l'intolérance.

Florence Bee-Cottin
(mis en ligne sur parutions.com le 05/09/2012)

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