Chroniques et entretiens parus depuis 2003 sur : http://www.sitartmag.com/ et http://parutions.com/
vendredi 28 décembre 2012
vendredi 30 novembre 2012
L'Ange mécanique
La Cité des Ténèbres - Les Origines - Tome 1 - L'Ange mécanique
de Cassandra Clare
Pocket - Jeunesse 2012 / 18.15 €- 118.88 ffr. / 537 pages
ISBN : 978-2-266-21802-3 FORMAT : 14,0 cm × 22,5 cm Julie Lafon (Traducteur) Victoriana
Printemps 1878, suite à la mort de sa tante Harriet, Tessa Gray quitte New York pour rejoindre son frère Nathaniel à Londres. Un voyage éprouvant pour la jeune orpheline de seize ans que seul réconforte le petit ange mécanique qu'elle porte autour du cou, un bijou hérité de sa mère. Rien à voir pourtant avec ce qui l'attend ! Enlevée dès son arrivée en Angleterre par les Sœurs Noires qui retiennent son frère prisonnier, Tessa ne peut que leur obéir et accepter de suivre un entraînement très spécial. Il s'agit d'exploiter le don tout à fait particulier qu'elle ignorait jusqu'alors posséder. Cette capacité à prendre l'apparence de quelqu'un d'autre et à pénétrer son âme fascine visiblement un personnage très puissant, connu sous le nom de Magistère, qui souhaite épouser Tessa et se révèle être l'initiateur de son enlèvement.
Heureusement pour Tessa, Will et Jem, deux jeunes Chasseurs d'Ombres, lui portent secours et la conduisent à l'Institut, l'antre londonienne des Chasseurs d'Ombres. Elle y rencontre les autres habitants et se familiarise peu à peu avec un monde et un lexique dont elle ignorait tout. Sa qualité de métamorphe la range du côté des Créatures Obscures, à l'instar des vampires, des loups-garous, des fées ou encore des sorciers. Ces êtres surnaturels qui ont tous en eux une partie démoniaque sont liés aux Chasseurs d'Ombres par des Accords et un pacte qu'ils ne peuvent transgresser sous peine de mort. Quant aux Chasseurs d'Ombres ou Nephilim, descendants de l'archange Raziel, leur rôle consiste à protéger les humains des démons à part entière et des dangers surnaturels. Des marques tatouées sur leur peau leur garantissent entre autres pouvoirs de se dissimuler aux yeux des humains. Ces créatures terrestres dont ils méprisent quelque peu la faiblesse de caractère ! Tessa et ses nouveaux amis mènent l'enquête pour retrouver Nathaniel mais le Magistère n'a pas dit son dernier mot et peaufine un piège diabolique aidé par une armée d'automates sanguinaires qu'il a patiemment conçus.
Les lecteurs fidèles de La Cité des Ténèbres (déjà 4 volumes traduits chez Pocket Jeunesse) auront reconnu la marque de fabrique de Cassandra Clare. L'Ange Mécanique est en effet le premier des trois volumes d'une série qui s'intitule en américain The Infernal Devices (en français La Cité des Ténèbres, Les Origines). Une préquelle de la série The Mortal Instruments, à l'origine conçue pour constituer une trilogie mais qui au final comptera six romans.
Vu le succès phénoménal de La Cité des Ténèbres (ventes pléthoriques, fans totalement accros, adaptation au cinéma avec une sortie mondiale prévue en août 2013), on pouvait craindre le recyclage à but lucratif ; eh bien, non ! L'idée de Cassandra Clare de situer l'action dans le Londres de l'époque victorienne fonctionne bien et lui permet de passer de la fantasy urbaine ancrée dans le New York actuel à la fantasy steampunk dans un Londres fantomatique et angoissant. Et d'aborder des thèmes nouveaux, celui de la colonisation par exemple et du rôle peu glorieux des Britanniques dans le commerce de l'opium.
Les similitudes entre les personnages et les schémas narratifs s'apparentent plus à des échos qu'à des redondances imputables à un manque d'inspiration. Cependant nul besoin de percevoir ces échos et donc de connaître le reste de la saga des Chasseurs d'Ombres pour apprécier L'Ange Mécanique qui s'achève bien sûr sur un «cliffhanger». Que diable Will va-t-il fabriquer chez le sorcier Magnus Bane et d'ailleurs quel secret inavouable cherche-t-il à dissimuler ? Réponse en novembre 2013 dans Le Prince mécanique.
Mis en ligne le 14/11/2012
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2012
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vendredi 26 octobre 2012
Le Monde libre
Le Monde libre de David Bezmozgis Belfond 2012 / 22 €- 144.1 ffr. / 407 pages ISBN : 978-2-7144-5033-3 FORMAT : 14,5 cm × 22,8 cm Élisabeth Peellaert (Traducteur)
Intermède romain
Premier roman de David Bezmozgis, Le Monde libre illustre parfaitement sa conviction selon laquelle l'essence de toute œuvre d'art provient d'un sentiment de perte irrémédiable. Rome, juillet 1978. À l'instar de milliers de Juifs soviétiques qui souhaitent émigrer vers le monde libre, la famille Krasnansky quitte la Lettonie et se retrouve à Rome, point de passage nécessaire pour obtenir un visa vers les États-Unis. Trois générations composent la famille, Samuil et Emma, leurs fils, Karl et Alec, mariés respectivement à Rose et Polina, et leurs deux petits-fils. Dans le cas de Samuil, ancien général de l'Armée rouge, communiste pur et dur, il ne s'agit en aucun cas d'un choix mais d'une décision que lui ont imposée les siens. Un diktat qu'il entend bien contester à sa manière. Face aux incertitudes que réserve l'avenir, il préfère se replonger dans le passé et entreprend de rédiger une confession autobiographique. Deux autres perspectives viennent compléter le regard de Samuil, celle d'Alec, coureur de jupons invétéré, qui voit dans cette aventure l'occasion de multiplier les plaisirs, et celle de Polina qui n'est pas juive et a tout abandonné pour lui. Comme le confie David Bezmozgis dans l'entretien qu'il nous a accordé, son rôle d'écrivain tient de la mission - raconter l'histoire méconnue des Juifs soviétiques et laisser une trace d'un monde disparu. Cette mission n'est pas sans rappeler celle d'Isaac Bashevis Singer vis-à-vis des Juifs polonais. Le témoignage historique détaillé se double par ailleurs d'une réflexion éclairante sur la réalité complexe qu'entraîne la volonté d'émigrer. Sentiment de dislocation dû au déracinement, nostalgie du passé, doutes se mêlent à une exaltation libératrice face à l'idée d'un avenir meilleur. L'entreprise était particulièrement ambitieuse, David Bezmozgis s'en sort brillamment. Florence Bee-Cottin ( Mis en ligne le 26/10/2012 ) |
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Entretien avec David Bezmozgis
dimanche 21 octobre 2012
Entretien avec Rebecca Makkai
Entretien avec Rebecca Makkai - (Chapardeuse, Gallimard, Août 2012) - Rebecca Makkai, Chapardeuse, Gallimard, Août 2012, 367 p., 21 €, SBN : 978-2-07-013220-1 Partons à la rencontre de Rebecca Makkai, invitée du dernier Festival America de Vincennes fin septembre 2012 avec son délicieux Chapardeuse. Parutions.com : Pouvez-vous présenter aux lecteurs qui n'ont pas encore savouré Chapardeuse le duo improbable que vous avez imaginé et le voyage extraordinaire qu'ils entreprennent ? Rebecca Makkai : Lucy Hull a vingt-six ans, elle est devenue bibliothécaire un peu par hasard mais s'est heureusement découvert une passion pour ce métier et les enfants qu'elle y rencontre. Ian est un enfant de dix ans, intelligent et solitaire qui vient presque quotidiennement se réfugier à la bibliothèque. Ses parents, des chrétiens conservateurs et fondamentalistes cherchent à le protéger de ce qu'ils considèrent être des influences néfastes. Ils restreignent et guident ses lectures puis, lorsqu'ils sentent que Ian pourrait devenir homosexuel, l'inscrivent à un programme de thérapie anti-gay. Ian s'enfuit à la bibliothèque et, en utilisant le chantage, oblige Lucy à prendre sa voiture et parcourir les États-Unis avec lui. Parutions.com : Ces programmes homophobes que résume le terme effrayant de «thérapie réparatrice» sont majoritairement instaurés et défendus par des groupes de chrétiens fondamentalistes. Dans le roman, il s'agit d'une église évangéliste, le Ministère du cœur joyeux que dirige le pasteur Bob, un personnage sulfureux qui n'apparaît jamais. Pourquoi ce choix de ne pas le montrer ? Rebecca Makkai : Il était assez tentant de le montrer. J'avais imaginé Lucy assister incognito à un service et observer le pasteur Bob. Mais en y réfléchissant davantage, j'ai trouvé qu'une telle scène ne correspondrait pas du tout aux thèmes du roman. À bien des égards, c'est un livre sur les histoires, les histoires que nous nous racontons et celles que nous racontons aux autres. Lucy essaie également de comprendre les histoires diverses qu'elle a entendues sur son père. Les décisions, justes ou pas, qu'elle prend à propos de Ian s'expliquent pour la plupart d'entre elles par les histoires qui entourent le pasteur et par ce qu'elle imagine de la vie de Ian avec ses parents. En montrant le pasteur Bob observé par Lucy, j'aurais perdu un peu de ce thème de la perception et des erreurs d'interprétation. Parutions.com : Les psychiatres condamnent fermement ces programmes et les jugent nuisibles pour les jeunes. Le président d'Exodus International a récemment déclaré que l'organisation n'aurait désormais plus recours à la «thérapie réparatrice». Pensez-vous qu'une loi puisse un jour l'interdire ? Rebecca Makkai : Cela vient tout juste d'être fait en Californie qui a interdit ce type de thérapie pour les mineurs. Cela restera probablement toujours légal pour les adultes qui entreprennent cette démarche de leur propre chef mais comme les pédiatres et les psychiatres continuent à s'élever contre le danger que ces thérapies représentent pour les enfants, je pense que dans la prochaine décennie elles deviendront illégales dans beaucoup d'autres états. Le problème reste la pression que le clergé pourra continuer à exercer sur ces jeunes. Parutions.com : En ce qui concerne les droits des homosexuels, les États-Unis ont-ils, à votre avis, encore de gros progrès à faire ? Rebecca Makkai : Oui, mais la situation varie énormément selon l'endroit où l'on se trouve. Si l'on compare Boston à une petite ville rurale et conservatrice, on n'a pas seulement l'impression de deux pays différents, c'est comme si l'on y vivait à deux siècles différents. Cependant les choses ont beaucoup évolué de manière positive ces dix dernières années, ce qui me semble de bon augure. L'une des raisons pour lesquelles je suis optimiste est que les jeunes Américains soutiennent très majoritairement les droits des homosexuels. L'intolérance qui caractérisait leurs aînés s'éteint avec eux. Parutions.com : Il y a dans l'éducation que reçoit Ian un élément qui perturbe Lucy. Au début du roman, sa mère remet à Lucy une liste de thèmes interdits en littérature ce qui implique énormément de livres que Ian ne peut pas lire car il ne contiennent pas un «souffle divin». Avant de vivre de votre plume, vous étiez enseignante en primaire. Avez-vous rencontré ou entendu parler de parents évangélistes ou non agissant ainsi ? Rebecca Makkai : J'ai enseigné dans une école Montessori pendant douze ans et j'ai travaillé avec des familles merveilleuses. Pour moi, Ian et sa famille ne pouvaient pas ressembler à des personnes que j'ai côtoyées à cette époque, je m'y sentais moralement obligée. Heureusement que je n'ai pas eu à vivre ce genre de situation ! Par contre, j'ai bel et bien entendu parler de parents se comportant ainsi et j'ai emprunté la phrase «les livres qui contiennent le souffle divin» à une anecdote que l'on m'a racontée sur une mère qui exigeait cela pour son enfant. Parutions.com : Lucy ne supporte pas l'oppression parentale que subit Ian. L'idée que l'on puisse ainsi étouffer une personnalité en devenir la révolte. Elle cherche donc désespérément à aider le jeune garçon. Pourtant dans cette histoire d'enlèvement mutuel, Ian n'aide-t-il pas paradoxalement Lucy ? Rebecca Makkai : Je ne sais pas si cette aventure l'aide ou améliore sa vie mais en tout cas elle en tire une leçon. Il me semblait important que ce voyage ne soit pas pour elle l'occasion de fuir quelque chose de mal. En fait, elle ne possède pas d'attaches dans le monde qu'elle s'est choisi, elle est loin de ses racines et elle n'a pas de liens affectifs forts. Ce n'est pas pour cela qu'elle s'enfuit (si c'était le cas, il y avait des moyens plus simples de quitter la ville) mais cela explique pourquoi il lui est un peu plus facile de tout quitter pour Ian. Je n'aurais pas pu écrire la même histoire en mettant en scène une Lucy bien intégrée et heureuse. Par contre, je ne suis pas sûre que sa situation personnelle soit meilleure à la fin du livre, elle est peut-être même pire d'une certaine manière. Mais la leçon de sagesse qu'elle en tire constitue une sorte de rédemption. Parutions.com : Lucy semble parfois se persuader d'avoir agi de la bonne façon. Peut-on dire qu'elle se sent responsable mais pas coupable ? Rebecca Makkai : Elle n'en est jamais convaincue. Plus le voyage se prolonge, plus elle doute d'elle-même et de tout ce qu'elle pensait savoir de Ian. Elle raconte l'histoire cinq ans après les faits et le peu que nous savons de sa vie à ce moment là est qu'elle se sent encore rongée par la culpabilité et l'inquiétude. Elle dit dès la première ligne qu'elle pourrait être la méchante de l'histoire. Si elle espère à la fin du roman qu'un espoir existe pour Ian, ce n'est pas dû au voyage qu'ils ont fait ensemble mais à la liste de lectures qu'elle parvient à lui transmettre. C'est vraiment l'histoire d'une personne animée de bonnes intentions qui prend les mauvaises décisions et s'en rend compte. Parutions.com : Dans quelle mesure pouvez-vous adapter la célèbre phrase de Flaubert, «Madame Bovary, c'est moi», à Lucy et vous ? Rebecca Makkai : Dans une toute petite mesure. Mon père, un réfugié hongrois, était poète et enseignait la linguistique. Le père de Lucy est également réfugié mais d'origine russe et il est mafioso. J'ai travaillé avec des enfants comme Lucy. Mais cela ne m'intéresse pas de créer des personnages qui pensent comme moi. Certains écrivains veulent se projeter sur la page, moi j'écris pour échapper à la vie de tous les jours, pour faire l'expérience d'un monde qui n'est pas le mien, pour rencontrer d'autres opinions. Les mêmes raisons, en fait, qui poussent beaucoup de gens à lire ou à regarder un film. Parutions.com : L'histoire se déroule après le 11 septembre, pendant la présidence de G.W. Bush. Vous y faites allusion au Patriot Act qui venait répondre à l'attaque terroriste. Lucy considère que le Patriot Act est incompatible avec le Premier Amendement auquel elle est très attachée pour les valeurs qu'il défend. Au-delà du traumatisme évident, qu'est-ce-que le 11 septembre a modifié dans la société américaine ? Rebecca Makkai : C'est une question très complexe. Fondamentalement je pense que pour les gens de ma génération, j'avais alors vingt-trois ans, les événements du 11 septembre ont éveillé une prise de conscience politique. Dans les années 1980 et 1990, il était possible d'être apathique sur le plan politique, de penser que nous vivions dans notre bulle. Nous avons dû nous mettre à réfléchir en termes de politique mondiale ce qui n'avait pas été le cas depuis les années 60. J'esquive peut-être votre question mais je raisonne surtout sur le plan littéraire et depuis onze ans la fiction s'est largement politisée. Parutions.com : Nous évoquions ce qui vous rapprochait de Lucy. Contrairement à elle, qui prend la décision de ne pas avoir d'enfant par peur de souffrir, vous avez deux petites filles, comprenez-vous ce sentiment vis-à-vis de la maternité ? Rebecca Makkai : Dans le cas de Lucy, cette décision, plus qu'une revendication idéologique, s'explique par sa conviction que si elle a des enfants, elle comprendra ce qu'elle a fait vivre aux parents de Ian et ne pourra pas le supporter. Je n'ai jamais eu d'états d'âme par rapport au fait de devenir mère, je ne pense pas que cela soit le cas pour toutes les femmes. Parutions.com : De par son métier de bibliothécaire, Lucy voit et ressent le monde au travers d'un prisme particulier, celui de la littérature. Vous jouez beaucoup avec l'intertextualité dans Chapardeuse. Aviez-vous dès le départ dans l'idée d'intégrer autant de références littéraires ? Rebecca Makkai : Au départ, je ne savais pas que Lucy serait bibliothécaire mais une fois cela décidé, il était évident pour moi qu'elle serait une narratrice très littéraire, cantonnée dans un monde d'histoires. Je pensais même au début à imaginer une rencontre sur la route entre Ian et Lucy et des personnages tout droit sortis de grands classiques (par exemple Gatsby de F. Scott Fitzgerald), finalement j'y ai renoncé car cette vision faussée du monde était trop partielle et ne concernait que Lucy. Elle emprunte à plusieurs reprises le rythme et le vocabulaire de certains livre pour enfants bien connus. La première partie que j'ai écrite se déroule juste après leur départ de la ville. Le style s'y apparente à celui de L. Frank Baum dans ses romans sur le pays d'Oz. Il me fallait relier tout ce qui se passait dans la tête de Lucy, la panique, la culpabilité, l'examen des différentes options possibles et tout me semblait très prévisible. Je me suis rendu compte que la seule manière dont elle pouvait justifier ses actes demeurait le fait de s'en dissocier et de les observer de façon volontairement indirecte. Elle se raconte donc l'aventure et je la laisse faire. Ensuite, il a été très amusant de trouver d'autres moments dans le roman où elle peut faire la même chose par ennui, désespoir ou tout simplement par humour. Parutions.com : L'intertextualité crée, bien sûr, une complicité avec le lecteur. Aviez-vous cela en tête également ? Rebecca Makkai : Je voulais rappeler aux lecteurs les premiers livres qu'ils ont adorés. Citer et jouer avec les textes qu'une fois devenus adultes, ils ont peut-être oubliés. Lorsque je fais des séances en librairie, je choisis souvent de lire le chapitre dans lequel Lucy remplit le sac à dos de Ian avec des livres. À chaque fois, quelqu'un vient me dire que l'un de ces livres était celui qu'il préférait, étant enfant. C'est merveilleux de voir tous ces gens se remémorer leurs premières amours littéraires. Parmi ces références, il y en a sans doute que la traduction ne peut pas rendre mais j'espère que les lecteurs non-anglophones ressentent également ce que je souhaitais faire. Parutions.com : Chapardeuse rend hommage à la littérature mais aussi au pouvoir qu'elle détient. En réponse à la liste de Mme Drake, Lucy transmet à Ian comme cadeau d'adieu, une liste qui l'aidera à accepter qui il est quand il grandira. Vous avez posté sur You Tube une vidéo très intéressante qui s'adresse plus particulièrement aux jeunes de la communauté LGBT. Vous êtes comme Lucy convaincue que les livres peuvent nous sauver et modifier la perception que nous avons de nous-mêmes. Qualifieriez-vous ce pouvoir de subversif ? Rebecca Makkai : Absolument. J'avais environ sept ans quand j'ai découvert dans un roman que le Père Noël n'existait pas. J'ai couru voir ma mère, le livre ouvert à la main comme preuve irréfutable. J'ai compris ce jour-là que les livres étaient des fenêtres ouvertes sur d'autres paradigmes, d'autres systèmes de croyances et d'autres conceptions du monde. J'ai toujours gardé cette conviction depuis, aussi bien quand je lis que lorsque j'écris. Parutions.com : La bibliothèque où Lucy rencontre Ian représente pour le petit garçon un refuge et un espace de liberté. Et pour vous, que représente une bibliothèque? Rebecca Makkai : Lorsque j'étais enfant, un lieu de découverte libre, presque subversif pour utiliser votre expression. Plus tard, j'ai compris l'importance de l'information gratuite, d'équipements et d'endroits mis à disposition où les citoyens peuvent s'éduquer par eux mêmes dans n'importe quel domaine. Maintenant, en tant que maman, j'y vois un endroit où je peux travailler tranquillement sur un nouveau livre sans crainte d'être interrompue. Je peux même y apporter mon café, à condition qu'il ait un couvercle ! Parutions.com : Le goût de lire est-il inné ou acquis, selon vous ? Rebecca Makkai : Je pense que le besoin d'histoires est inné, nous le constatons avec des cultures qui ne possèdent pas de tradition écrite. Le goût de la lecture qui permet donc d'accéder à ces histoires a lui besoin d'être stimulé. Parutions.com : Le titre français désigne quelqu'un qui commet de petits vols (''pilferer'' en anglais). Il sonne beaucoup mieux à l'oreille mais ne correspond pas exactement au titre américain (The Borrower) qui résume parfaitement le contenu du roman. Qu'en pensez-vous ? Rebecca Makkai : L'avantage du mot «borrower» (un substantif non sexué) est qu'au départ il se réfère à Ian comme usager de la bibliothèque. Ensuite, il devient clair que Lucy emprunte également Ian. Emprunter est un verbe que nous utilisons volontiers pour décrire un auteur qui utilise les techniques littéraires d'un autre, ce que fait Lucy en racontant son histoire à la manière de grands classiques pour enfants. Dommage que ces résonances se perdent dans la traduction mais en fin de compte le titre est traduit plus fidèlement qu'en italien ou en portugais par exemple où l'on s'éloigne plus de l'idée de départ. Mais chaque traduction met en valeur un aspect différent du livre, chose que j'ai beaucoup appréciée. Par contre en anglais, The Pilferer, ça ne marcherait pas du tout, cela me fait penser aux Vikings ! Parutions.com : Avez-vous vraiment écrit votre première histoire à l'âge de trois ans ? Rebecca Makkai : J'ai appris à lire toute seule quand j'avais trois ans et j'ai commencé à écrire des histoires dès que j'ai réussi à tenir un crayon correctement. Je me souviens avoir écrit des histoires sur les Schtroumpfs. Devenue adulte, j'ai découvert dans un placard chez ma mère un petit livre que j'avais fait quand j'avais environ six ans, cela s'appelait La Main de rien. J'ai utilisé ce titre dans le roman, c'est le titre de la contribution de Ian pour le concours d'histoires de la bibliothèque. Bien que son histoire n'ait rien à voir avec la mienne qui était assez dérangeante et mettait en scène des enfants nus qu'une main géante jetait en prison. Parutions.com : La rédaction de Chapardeuse vous a pris de longues années. Entre-temps, vous avez écrit et publié des nouvelles qui ont obtenu d'élogieuses critiques. Maîtriser une forme courte vous a-t-il aidée? Rebecca Makkai : Oui. Cela m'a donné confiance et permis de voir que je pouvais mener une intrigue à son terme. Toutefois, il s'agit de deux formes artistiques complètement différentes. Écrire une nouvelle, c'est comme peindre un petit portrait. Écrire un roman, c'est comme réaliser une peinture murale qui, lorsque vous travaillez dessus, est trop proche pour que vous puissiez la distinguer dans son ensemble. Ce qui implique une série de défis différents de ceux que rencontre le nouvelliste. Mais j'adore les deux formes et je vais continuer à écrire des nouvelles. Parutions.com : Avez-vous envie d'écrire de la littérature jeunesse ? Et si vous aviez adopté le point de vue de Ian et l'aviez choisi comme narrateur, comme Huck dans Les Aventures d'Huckleberry Finn ? Rebecca Makkai : J'aime beaucoup les livres pour enfants mais je ne me sens pas particulièrement attirée par la littérature jeunesse qui cible les adolescents. J'aimerais bien écrire un roman pour de jeunes lecteurs peut-être quand mes filles atteindront l'âge de Ian. J'ai pensé très brièvement à choisir Ian comme narrateur (en tant que romancière, je dois envisager toutes les possibilités) mais j'ai compris tout de suite que je n'y arriverais pas sur trois cents pages. À l'époque, j'étais toujours enseignante, alors si en rentrant à la maison j'avais dû passer mon temps dans la tête de Ian, je pense que je serais devenue folle ! Parutions.com : Vous travaillez actuellement sur un second roman. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ? Rebecca Makkai : L'action se situe à l'endroit où j'habite, non loin de Chicago. C'est l'histoire d'une maison d'artiste qui est devenue une propriété privée. Le passé de cette maison se dévoile peu à peu alors que nous remontons dans le temps. C'est une énigme littéraire, une histoire de fantômes et une histoire d'amour. Pour l'instant, le roman s'appelle The Happensack (un mot qui ne veut rien dire !). Parutions.com : Une toute dernière question, un peu plus personnelle. Avez-vous réalisé à trente-quatre ans tous vos rêves de petite fille ? Rebecca Makkai : Le problème avec une carrière artistique, c'est que l'on ne reste pas longtemps satisfait de ce que l'on parvient à faire. On se fixe toujours de nouveaux buts à atteindre. L'ambition ne me rend pas heureuse mais elle me pousse à continuer à travailler et le travail, lui, me rend heureuse. Cela dit, tant que je peux vivre de ma plume, je ne peux vraiment pas me plaindre. Parutions.com : Un très grand merci à vous. Entretien réalisé par email et traduit de l'anglais (USA) par Florence Bee-Cottin ( Mis en ligne le 19/10/2012 ) |
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vendredi 21 septembre 2012
Bois Sauvage
Jesmyn
Ward
Traduit
de l'américain par Jean-Luc Piningre
Editions
Belfond (Littérature étrangère)
19,50
€
352p.
ISBN :
978-2-7144-5316-7
Du
sang et des larmes
De la
première à la dernière page, Bois Sauvage de l'Américaine
Jesmyn Ward est un roman qui prend aux tripes. Sans doute parce que
la violence terrible qu'il dégage se voit maîtrisée et sublimée
par le recours à un langage figuré qui écarte le texte du seul
naturalisme et l'empreint d'un puissant lyrisme.
Sans
doute également parce qu'il y a beaucoup de Jesmyn Ward, elle-même
dans cette histoire d'une famille afro-américaine pauvre du
Mississippi, frappée de plein fouet par l'ouragan Katrina en 2005.
Un
traumatisme que la romancière a eu beaucoup de mal à surmonter et
une tragédie qu'elle ne veut pas voir s'effacer de la mémoire
collective.
Sans
doute enfin parce que la narratrice et proganiste de Bois Sauvage
est un personnage singulier, à mille lieues des clichés
misérabilistes.
Esch,
quatorze ans, vit entourée d'hommes depuis la mort de sa mère qui a
succombé à son dernier accouchement. Son père, alcoolique et
violent, ses frères, Randall qui espère percer dans le basketball,
Skeeter, indissociable de China, sa chienne pitbull qu'il entraîne
pour des combats sanglants et Junior, le plus jeune, qui se sent
souvent délaissé. Et puis les copains de ses frères avec qui elle
a des relations sexuelles consenties depuis qu'elle a douze ans.
Manny en particulier « Il m'épluchait comme une orange,
c'est l'autre moi qu'il voulait. Le cœur mûr et charnu, le cœur
chaud et humide que les gars devinent sous mon corps de garçon, sous
la peau noire, ma tête pas jolie. Un cœur de fille qui se laissait
prendre par les autres avant lui, parce qu'ils le voulaient, pas
parce que je le leur donnais... C'était différent avec Manny … Il
voulait l'autre cœur, je lui ai donné les deux. »
Esch
sait que Manny est le père de l'enfant qu'elle porte mais préfère
tenir sa grossesse cachée le plus longtemps possible. Malgré ce
corps qui la fait souffrir et l'angoisse qui la submerge à l'idée
de devenir mère en l'absence de celle qui lui manque tant, la jeune
fille puise dans sa rage de vivre la volonté pour tenir.
Déjà
bien malmenés par la vie, Esch et les siens s'apprêtent de plus à
faire face à un cataclysme qui s'annonce dévastateur.
Les
douze chapitres de Bois Sauvage correspondent aux dix jours
qui précèdent l'arrivée de Katrina, puis à la journée où
l'ouragan frappe et au lendemain de la catastrophe qui fait office de
catharsis et soude la famille.
« J'attacherai
mes petits cailloux avec des ficelles, je les suspendrai au-dessus de
mon lit pour qu'ils brillent dans le noir et qu'ils racontent
l'histoire de Katrina, la mère qui a envahi le golfe pour tout
massacrer, dans un chariot si grand, si noir que les Grecs auraient
dit que la tempête chevauchait les dragons. Une mère assassine qui
nous prit tout sauf la vie, qui nous laissa nus et groggy comme des
nouveau-nés, ridés comme des chiots aveugles, ruisselants comme des
serpents dans leur œuf brisé. »
Omniprésent,
le personnage de Médée fascine Esch qui voit dans sa propre
histoire une incarnation du célèbre mythe. Bois Sauvage
prend alors une autre dimension. On ne peut en effet réduire le
roman à une dénonciation crue et sans concession du quotidien ici
misérable d'une communauté afro-américaine toujours victime de
discrimination raciale et qui ne croit pas en la possibilité d'un
avenir meilleur.
Un
message plus universel se dégage. Quelle que soit la nature du
désastre, il faut se battre pour survivre. Un combat nécessairement
sauvage ce qu'exprime clairement le titre original (difficilement
traduisible) Salvage the Bones qui joue sur les paronymes
salvage (sauver) et savage (sauvage). Le titre français reprend lui
le nom de la petite ville imaginaire de Bois Sauvage où vivent les
personnages et qui ressemble beaucoup selon la romancière à
DeLisle, la ville du Mississippi dont elle est originaire.
Nourrie
de poésie et de hip-hop, la prose musicale de Jesmyn Ward véhicule
des images souvent dures et sordides, parfois à la limite du
soutenable mais célèbre aussi l'amour, la tendresse et l'espoir.
Un
chant bouleversant, un choc de lecture.
Bois
Sauvage , pour lequel Jesmyn Ward a obtenu en 2011 le très
prestigieux National Book Award, possède tout simplement
cette magie particulière qui caractérise les grands romans.
Florence
Bee-Cottin
(mis en ligne sur parutions.com le 12/09/2012)
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2012
Chapardeuse
Rebecca
Makkai
Chapardeuse
Traduit
de l'anglais (Etats-Unis) par Samuel Todd
384
pages Prix :
21€
140x205
mm
Editeur :
Gallimard
Collection
Du monde entier
ISBN :
9782070132201
Wild
at heart
Pourquoi
une jeune bibliothécaire accepte-t-elle de kidnapper son plus
fervent lecteur, un garçonnet de dix ans lorsque ce dernier le
lui demande ? Quel sens donner à un acte a priori insensé et
potentiellement lourd de conséquences ? Réponse dans
Chapardeuse, premier roman
particulièrement inventif et délicieusement subversif de Rebecca
Makkai, jusqu'à présent connue pour ses nouvelles.
Née
à Chicago et titulaire d'un diplôme de littérature, Lucy Hull,
vingt-six ans, travaille dans la section enfants d'une bibliothèque
d'Hannibal, petite ville peu fascinante du Missouri. Si Lucy avait
accepté l'aide de son père qui lui proposait de faire jouer ses
relations, elle aurait pu envisager une carrière plus lucrative dans
un endroit plus excitant. Mais Lucy sait depuis longtemps que la
fortune acquise aux Etats-Unis par son père, un émigré russe, est
d'origine maffieuse. Mieux vaut donc se débrouiller par soi-même et
ne rien devoir à personne. Cependant, loin de rejeter l'héritage
paternel, la jeune femme attribue son propre tempérament au sang
russe qui coule dans ses veines. « Mais comment
qualifier un révolutionnaire en puissance scotché à un bureau ?
Agité, peut-être. Ennuis. Un volcan endormi. »
Le
volcan ne demande qu'à s'éveiller et c'est un petit garçon, Ian
Drake qui lui en donne la possibilité.
Un
enfant brillant et sensible, trop sensible sûrement au goût de ses
parents, des évangélistes fondamentalistes. Afin d'éviter que des
germes néfastes ne polluent l'esprit de son fils, Madame Drake
entend tout d'abord interdire à Ian toute lecture qui ne contienne
pas « un souffle divin ».
La longue liste des sujets interdits qu'elle remet à Lucy laisse
cette dernière abasourdie mais bien décidée à passer outre. Puis
elle apprend que les Drake ont inscrit Ian à un programme de
réhabilitation contre l'homosexualité initié par le trouble
Révérend Bob Lawson, fondateur des Ministères du cœur
joyeux.
L'idée
d'étouffer ainsi une personnalité en construction révulse Lucy.
Habitée par une rage intérieure, attisée par le souvenir de
Darren, son ami de lycée homosexuel qui s'est suicidé sans qu'elle
ne puisse rien faire, elle voudrait agir mais comment faire ?
Un
matin, Lucy trouve Ian et son baluchon qui l'attendent à la
bibliothèque. Ian veut aller voir sa grand-mère qui habite très
loin. Malgré des hésitations, Lucy qui souhaite plus que tout
l'aider fait semblant d'y croire et s'accroche à sa mission
salvatrice.
À
bord de la vieille voiture de Lucy, dans l'Amérique finement
brocardée des années George W. Bush, le couple improbable entame un
drôle de voyage, parsemé d'embûches et de révélations.
Reviennent en mémoire Huckleberry Finn et Jim sur leur radeau avec
dans Chapardeuse cette même allégorie de la liberté par la
fuite. Pour Lucy, narratrice en quête de soi, il s'agit aussi d'un
voyage intérieur au cours duquel elle prend conscience du peu de
choses qu'elle sait des gens qu'elle croyait connaître et des
contours fluctuants de tout jugement moral. Pour Ian qui guide et
décide de la forme à donner à leur parenthèse enchantée, c'est
l'occasion de devenir le héros de sa propre histoire. Une référence
parmi tant d'autres à la littérature jeunesse. Car Chapardeuse
propose aussi une réjouissante balade dans le monde des livres
dont on sent Rebecca Makkai tout autant amoureuse que ses
protagonistes. Le roman fourmille de pastiches, d'allusions et de
clins d'oeil à de grands classiques qui viennent faire corps avec le
texte.
Une
très jolie célébration du pouvoir de la littérature face aux
forces obscures de l'ignorance, de l'étroitesse d'esprit et de
l'intolérance.
Florence
Bee-Cottin
(mis en ligne sur parutions.com le 05/09/2012)
(mis en ligne sur parutions.com le 05/09/2012)
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2012
mercredi 18 juillet 2012
Dark kiss

Sarwat Chadda
Dark kiss
Traduit de l'anglais par Laure Manceau
Pocket Jeunesse
Collection 13 ans et +
Format 140x 225 mm
17,15 euros
320 pages
EAN 9782266187282
Billie en terre slave
Dans Devil's Kiss, premier
volume de la trilogie de Sarwat Chadda, l'héroïne, Billie SanGreal,
quinze ans, chevalier de l'ordre des Templiers dirigé par son père
Arthur, venait à bout de l'Ange de la mort en personne mais
sacrifiait pour y parvenir Kay, le garçon qu'elle aimait. Cet acte
nécessaire dans la guerre implacable menée par les membres de
l'ordre contre les forces du Mal entérinait un choix définitif.
Après de nombreuses hésitations sur l'utilité de cette « Bataille
ténébreuse », la jeune fille acceptait donc malgré un
immense chagrin que son devoir de chevalier l'emporte sur toute autre
considération. Dans Dark Kiss, le
second opus, nous retrouvons Billie quelques mois plus tard, toujours
très éprouvée par la mort de Kay dont le souvenir la hante mais
plongée dès l'incipit dans un nouveau combat sanglant à mener
contre les damnés. Lorsqu'elle sauve la petite Vasilisa des griffes
de deux loups-garous qui viennent d'assassiner ses parents, Billie ne
se doute pas que face à elle se trouve une fillette dotée de
pouvoirs fabuleux dont celui de contrôler la nature. La protection
que lui offrent les Templiers rapidement convaincus d'avoir découvert
leur prochain oracle se révèle insuffisante face à la volonté
d'une ennemie surpuissante qui veut enlever « l'Enfant
Promesse » pour s'emparer
de son esprit et déclencher « l'Hiver glacial »,
un cataclysme qui anéantira l'humanité. L'ennemie se nomme Baba
Yaga et règne sur les Polenitsy, une meute dévouée de loups-garous
exclusivement femelles qui descendent des Amazones. Il en faut
toutefois plus pour impressionner nos valeureux Templiers !
Suite à l'enlèvement de Vasilisa, tous se rendent en Russie pour
retrouver l'enfant et éviter la catastrophe annoncée. Ils y
retrouvent les Bogatyrs, censés les aider dans leurs recherches.
Parmi eux, le jeune prince Ivan Romanov, aussi séduisant que
courageux qui se révèle rapidement un soutien de taille pour Billie
dans cette nouvelle aventure palpitante où la frontière entre Bien
et Mal demeure fluctuante.
Alors
que Devil's Kiss
fourmillait de références religieuses, Dark Kiss tient
davantage du conte gothique, Sarwat Chadda y revisite avec brio
mythes et légendes slaves auxquels il ajoute sa touche fantasy.
Vu la qualité des deux premiers
romans et les indices parsemés pour nous tenir en haleine quant à
la fin de l'histoire, on se demande ce que le romancier britannique
nous réserve pour le dernier volume. Une apothéose, sans doute !
Florence Bee-Cottin
(mis en ligne sur parutions.com le 18/07/2012)
(mis en ligne sur parutions.com le 18/07/2012)
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2012
Jennifer Strange, dresseuse de quarkons
Jasper Fforde
Jennifer Strange, dresseuse de quarkons
Traduit de l'anglais par Michel Pagel
Fleuve Noir
Collection Territoires
Série Jeunesse
312 pages
Format 140x225mm
EAN 9782265093072
16, 50 euros
Arts mystiques en danger
Retour à Hereford, au sein des
Royaumes Désunis pour le second volume des aventures de Jennifer
Strange, cette jeune orpheline qui, en l'absence du Grand Zambini,
gère Kazam, la plus importante maison d'enchantements du monde.
Après s'être noblement acquittée de sa tâche de dernière tueuse
de dragons, Jennifer doit relever un autre défi lancé par le mage
Blix qui dirige iMagie, la maison d'enchantements concurrente et
s'est préalablement assuré les faveurs du roi Snodd. Il s'agit
d'un concours dans lequel vont s'affronter les magiciens des deux
maisons qui devront rebâtir le pont de Hereford depuis longtemps
effondré. Le vainqueur de la compétition prendra le contrôle de
l'entreprise adverse. La chose semble a priori assez facile pour
Jennifer et sa bande de magiciens hors pair. Malheureusement, Blix
est un personnage guère recommandable, cupide et prêt à toutes les
forfaitures pour arriver à des fins bien peu glorieuses. Dans cette
bataille, c'est l'avenir de la magie qui est en cause, rien de
moins ! Les alliés de Jennifer disparaissent un à un,
pétrification ou emprisonnement arbitraire. Viennent s'ajouter aux
soucis de la jeune fille un anneau maléfique qui ne voulait pas être
retrouvé et l'apparition en ville d'un quarkon qu'elle souhaite
protéger mais que ses ennemis veulent capturer pour de vilaines
raisons.
Les esprits grognons pourraient avancer
que Jasper Fforde écrit maintenant selon un mécanisme bien rodé
sans prendre de gros risques. Certes, mais son imagination délirante
lui permet de gommer facilement la critique car si les ingrédients
de base restent les mêmes, l'irrésistible Britannique parvient
toujours à étonner et à faire rire. Ce qui, de son propre aveu,
constitue l'essence de son métier !
Florence Bee-Cottin
(mis en ligne sur parutions.com le 18/07/2012)
(mis en ligne sur parutions.com le 18/07/2012)
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2012
samedi 23 juin 2012
Pourquoi pas ?
Pourquoi
pas ?
David
Nicholls
Traduit
par Michèle Lévy-Bram
Editions
Belfond Littérature étrangère
22
€ - 480 p.
ISBN :
978-2-7144-5124
De grandes espérances
« …
j'ai l'impression que la vraie vie va commencer, qu'absolument tout
est possible .» Nous
sommes en 1985, en plein cœur des années Thatcher. Laissant
derrière lui sa ville natale de Southend, une mère veuve quelque
peu encombrante et deux amis issus du même milieu modeste que lui,
Brian Jackson, dix-huit ans, le narrateur de Pourquoi pas ?
fait son entrée à l'université grâce à la bourse qu'il a
obtenue.
Une
entrée qu'il souhaite fracassante ! Malheureusement pour lui, il ne
possède pas les atouts habituels qui peuvent laisser envisager une
popularité immédiate. Acnéique au possible et terriblement
maladroit, Brian a franchement tout du loser.
Ses blagues et tentatives de séduction laissent bien sûr de marbre
beaucoup de ses nouveaux congénères upper class.
C'est
donc sur son énorme culture générale qu'il va devoir miser pour
inverser la tendance. Culture acquise aux côtés de feu son père,
fan de l'émission University Challenge qu'ils
regardaient ensemble, fascinés par l'aisance avec laquelle
« d'étranges créatures omniscientes …
pouvaient répondre aux questions les plus incongrues »
Sélectionné
in extremis dans l'équipe de l'université, Brian y voit aussi
l'opportunité de fréquenter de plus près la somptueuse, troublante
et riche Alice dont il est tombé éperdument amoureux.
Une
histoire d'amour sur fond de lutte des classes. Cela ne
ressemblerait-il pas à Un jour, formidable
comédie sociale au succès
international phénoménal (Belfond 2011, 10/18, 2012) du même
David Nicholls ? Pas vraiment car dans Pourquoi pas ?
(premier roman du Britannique
dans l'ordre chronologique alors qu'Un jour est
le troisième) elle n'y constitue pas l'intrigue mais vient s'ajouter
aux multiples expériences malheureuses de Brian.
Pour
ce portrait d'un jeune homme à la recherche de lui-même, David
Nicholls a puisé dans ses propres souvenirs d'étudiant et le
résultat sonne particulièrement juste. On sent beaucoup de
tendresse chez le romancier pour les maladresses de Brian et les
erreurs d'appréciation hilarantes qu'il ne cesse de commettre car
elles font nécessairement partie de sa mutation vers l'âge adulte.
Les
nombreux personnages secondaires lui donnent par ailleurs la
possibilité de dépeindre subtilement et parfois férocement la
société anglaise de l'époque et les tensions qui l'animaient. Là
encore, l'humour de David Nicholls est dévastateur pour les
zygomatiques. Quant aux foisonnantes références à la culture pop
des années quatre-vingt, elles constituent un vrai régal pour les
amateurs !
Un
délicieux roman anti-grisaille que l'on referme enchanté d'avoir
passé un aussi bon moment.
Florence
Bee-Cottin
(mis en ligne sur parutions.com le 22/06/2012)
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2012
Droits de reproduction et de diffusion réservés © Parutions 2012
mardi 19 juin 2012
Entretien avec Bruce Machart
Paru
en début d'année aux éditions Gallmeister, Le Sillage de
l'oubli de Bruce Machart a été
accueilli par une presse enthousiaste qui a salué un événement
littéraire majeur. L'une de nos collaboratrices a pu rencontrer le
romancier américain venu en France au mois de mai rencontrer ses
lecteurs dans plusieurs librairies de l'Hexagone et participer au
festival Etonnants Voyageurs de Saint-Malo.
Parutions.com :
Vous avez choisi de situer l'action de
votre premier roman sur une période qui s'étale de 1895 à 1924
dans un comté rural du Texas où s'enracine votre histoire
familiale. Vous-même n'avez pas grandi à la campagne mais à
Houston et pourtant à vous lire on a l'impression du contraire .
Comment êtes-vous parvenu à décrire de façon aussi forte et
convaincante une vie rurale dont vous n'avez pas l'expérience ?
Cela a-t-il exigé de nombreuses recherches ?
Bruce
Machart : En fait, j'ai passé beaucoup de temps à la campagne
pendant les vacances ou à l'occasion de réunions de famille,
j'avais donc cette expérience sensorielle ce qui est sûrement le
plus important. J'ai aussi eu la chance de pouvoir travailler avec
une toute petite bibliothèque où j'ai découvert des ressources
fabuleuses. Il y avait dans les années où se déroule mon roman
quatre ou cinq journaux dans le comté. Je m'y suis plongé et y ai
trouvé des renseignements concrets très utiles tels que le prix du
pain ou le nom des magasins par exemple. Et puis ils m'ont permis
d'intégrer véritablement la langue parlée à l'époque.
Parutions.com :
Le roman raconte l'histoire de Karel, quatrième et dernier fils de
Vaclav Skala, un fermier d'origine tchèque. La mère de Karel, Klara
meurt en lui donnant la vie. Cette mort anéantit Vaclav qui
s'enferme dans sa douleur et adopte envers ses fils un comportement
brutal. L'idée vient d'une histoire vraie que votre père vous a
racontée lorsque vous étiez jeune mais que vous n'avez pas crue.
Pour quelle raison ?
Bruce
Machart : Cette histoire de garçons que leur père oblige à
tirer une charrue à la place de chevaux ou de mulets me semblait
d'une cruauté incroyable et d'une brutalité quasiment médiévale.
La pauvreté ne peut constituer une explication à ce genre de
comportement, il s'agit là de pure méchanceté, une méchanceté
qui se répète quotidiennement de la part d'un père envers ses fils
et cela je ne pouvais y croire. C'est par contre un grand défi pour
un écrivain de rendre crédible une telle histoire. Je voulais que
mes lecteurs parviennent à y croire et moi aussi par la même
occasion !
Parutions.com :
Le roman conduit Karel de la naissance à l'âge adulte selon une
construction particulière qui va et vient entre trois séquences
temporelles, février 1895 (la naissance de Karel), mars 1910 (où il
perd une course de chevaux capitale) et décembre 1924 (lorsque
Sophie, son épouse, donne naissance à leur troisième enfant mais
leur premier fils). Cette structure non linéaire fait magnifiquement
écho à l'un des thèmes principaux du roman, la rencontre du passé
et du présent, cette idée qu'arriver à accepter le poids de la
culpabilité signifie se pardonner à soi mais aussi pardonner aux
autres. Avez-vous envisagé une autre structure ou bien était-ce
votre choix de départ ?
Bruce
Machart : En fait, j'ai commencé par écrire des passages qui
se déroulaient en 1910 et puis soudain je me suis projeté plus
avant dans le temps car j'avais besoin d'imaginer Karel adulte pour
mieux comprendre ce qu'il lui était arrivé lorsqu'il était plus
jeune et puis ensuite j'ai travaillé les deux chapitres sur la
naissance de Karel que j'ai décidé de placer au début et à la fin
du roman. Ce passage constant d'une période à une autre répondait
à mon besoin de comprendre mon personnage, c'était donc purement
pragmatique de ma part mais plus j'ai avancé dans l'ébauche, plus
je me suis rendu compte que c'était en fait, chose merveilleuse, mon
subconscient qui me guidait depuis le départ . Car en effet,
lorsqu'il m'est apparu que ces notions de réconciliation, de
confluence entre passé et présent, de culpabilité et de pardon
constituaient véritablement la base du roman, il m'a semblé
évident de conserver cette structure. J'ai aussi commencé à
manipuler intentionnellement les temps, ce qui se rapporte à 1910
est écrit au présent alors que pour 1924, j'ai choisi le passé,
l'inverse bien sûr de ce à quoi on pourrait s'attendre !
Parutions.com :
Au milieu du roman se niche un chapitre profondément émouvant qui
se déroule lui en mai 1898. Vous l'avez par définition placé dans
une position centrale. Quelle signification lui accordez-vous ?
Bruce
Machart : J'avais cette partie en tête dès le départ mais je
ne savais pas si j'arriverais à l'insérer dans le livre. Choisir ce
que l'on laisse de côté, c'est aussi le travail de l'écrivain.
Arrivé aux deux tiers du roman, je me suis dit que le lecteur
aimerait sans doute comprendre davantage le personnage de Vaclav,
pourquoi il se montre aussi cruel, pourquoi il ne parvient pas à
partager son chagrin avec ses enfants et ne peut se montrer que
violent envers eux. Il est vrai qu'il vient d'une culture où les
hommes ne partagent pas leurs émotions qu'ils se doivent de cacher
et de garder enfouies en eux. J'ai alors décidé d'écrire cette
scène pas facile car chargée d'émotion. Il se trouve que c'est le
chapitre préféré de ma mère et de ma fiancée entre autres, j'ai
donc bien fait de l'écrire !
Parutions.com :
C'est en effet l'un des rares moments où le lecteur peut percevoir
l'humanité de Vaclav. Quelque chose frappe d'ailleurs chez beaucoup
de vos personnages masculins. Malgré la brutalité et la dureté
dont il font preuve, il reste toujours en eux une petite étincelle
d'humanité. Imaginer un personnage totalement mauvais vous
semble-t-il inconcevable ?
Bruce
Machart : Concernant l'humanité de Vaclav, je regrette que
beaucoup de lecteurs américains ne la perçoivent pas et le jugent
donc très mal. Même si je reconnais ses défauts, c'est un
personnage que j'aime autant que les autres. Il est brisé, son cœur
est brisé. Des exemples de personnages entièrement mauvais, il en
existe dans la littérature mais pour moi il est inconcevable d'en
imaginer un car je suis d'abord profondément réaliste même si mon
réalisme est par ailleurs teinté d'un certain romantisme. Je ne
crois pas au mal absolu chez quelqu'un, je n'ai jamais rencontré de
démon comme je n'ai jamais rencontré d'ange. Certains êtres
humains tendent simplement davantage vers le bien et d'autres vers le
mal. Seul un esprit malade pourrait produire ce mal absolu.
Parutions.com :
Dans l'univers violent et conflictuel que vous décrivez, comment
définissez-vous le rôle de vos personnages féminins ?
Bruce
Machart : Il est capital. Même si le protagoniste est sans
conteste Karel, c'est l'absence du personnage féminin principal qui
est le moteur du roman.. Je voulais montrer des personnages féminins
relativement complexes et de différentes sortes. Je trouve que chez
les romanciers américains , les personnages féminins sont souvent
trop simples et ne reflètent pas assez l'intelligence des femmes,
leur force tranquille et leur pouvoir de réconfort. Il y a dans le
roman cette réplique de l'un des jumeaux qui dit que les femmes ne
sont jamais assez payées pour ce qu'on leur prend. En lisant ces
lignes, l'un de mes amis m'a téléphoné pour me demander quand
j'étais devenu féministe !
Parutions.com :
Sophie aide Karel à surmonter ses démons et accepte beaucoup de
choses de sa part. Ne peut-on pas la considérer comme un personnage
entièrement bon ?
Bruce
Machart : Elles est en effet adorable et fondamentalement bonne
mais de là à considérer qu'elle l'est entièrement et qu'elle n'a
pas de défauts, je ne sais pas. Il y a aussi chez elle de
l'impatience, de la colère et Karel en fait parfois les frais
lorsqu'il lui ment sur son infidélité par exemple. Remarquez on ne
peut pas la blâmer sur ce point ! Sophie est une belle personne
qui me rappelle certaines femmes merveilleuses de ma famille. Le
monde aurait sans conteste besoin de plus de Sophies !
Parutions.com :
La Nature est omniprésente dans le roman, êtes-vous d'accord sur le
fait qu'elle est bien plus
qu'un simple décor ?
Bruce
Machart : Bien sûr. Eudora Welty qui fait partie de mes
écrivains préférés a écrit un très bel essai sur le rôle du
lieu dans la fiction et le sentiment d'appartenance qui lui est lié.
Elle y explique que personnages et lieux ne peuvent pas être
dissociés. Je pense moi aussi que l'endroit d'où nous venons
influence notre vision du monde et j'aime beaucoup l'idée que nous
le portons en nous, même lorsque nous sommes ailleurs.
Parutions.com :
Les éditions Gallmeister qui vous publient en France se consacrent
exclusivement à la littérature américaine. Le Sillage de
l'oubli fait partie d'une
collection intitulée Nature Writing.
Quelle est votre définition du terme et pensez-vous que votre
roman lui corresponde ?
Bruce
Machart : Le fait d' appeler cette collection Nature
writing permettait, je pense, à
M. Gallmeister de créer une sorte de marque. Le terme n'a pas en
France la signification bien définie qu'il possède aux Etats-Unis
où il désigne principalement des ouvrages que nous classons sous le
vocable de non fiction. Le
début de ce courant remonte à Thoreau et son célèbre Walden,
il s'agit donc souvent d'essais qui relatent des expériences
personnelles d'une vie au contact de la nature. Le récit
autobiographique de Pete Fromm paru également dans cette collection
Nature Writing correspond
bien à la définition américaine. Mais la vision de M. Gallmeister
est plus large, il cherche aussi des histoires qui parlent de grands
espaces, du sentiment d'appartenance, de l'importance du monde
sensoriel et franchement je trouve que mon roman entre très bien
dans sa vision tout comme d'ailleurs le prochain et plusieurs de mes
nouvelles.
Parutions.com :
De nombreux critiques vous ont comparé à William Faulkner. Vous
sentez-vous proche de ses thèmes et de son écriture ?
Bruce
Machart : De ses thèmes, oui. Les très grands romans de
Faulkner traitent de problèmes universels. Tandis que
j'agonise par exemple est une
histoire biblique qui raconte une quête mais le véritable sujet en
est la subjectivité de la vérité. J'ai très certainement aussi
été influencé par ses phrases. Par contre pour ce qui est de la
structure, il en va autrement. Faulkner est un écrivain moderniste
qui aime obscurcir afin de renforcer son propos, je suis beaucoup
plus réaliste.
Parutions.com :
Le bestiaire de Faulkner est très riche, le vôtre également. Dans
les deux cas, les chevaux ont une importance primordiale. Que
représentent-ils dans votre roman ?
Bruce
Machart : Bien plus que des bêtes de somme. Nous ne pensons pas
aux chevaux comme nous pouvons penser aux cochons ou aux vaches, ils
provoquent chez l'homme une empathie particulière. Et puis, il y a
cette tradition dans la littérature rurale américaine qu'elle
vienne du sud comme chez Faulner en effet ou bien de l'ouest. Les
chevaux y sont des symboles archétypaux, ils représentent la
persévérance, la force, l'intelligence et la beauté. Une sorte de
perfection que le cheval soit d'ailleurs un mâle ou une femelle. On
peut d'ailleurs aussi les voir comme une merveilleuse incarnation de
la masculinité et de la féminité réunies.
Parutions.com :
Le souffle lyrique qui se dégage de votre roman ne faiblit jamais. Y
a-t-il tout de même des scènes pour lesquelles garder cette
intensité vous a posé davantage problème ?
Bruce
Machart : Beaucoup ! Parmi les plus difficiles à écrire,
je dirais la scène d'amour
entre Karel et Graciela. C'est très compliqué d'écrire une scène
d'amour intense sans tomber dans le mélodrame d'un goût douteux.
J'avais aussi en tête cette distinction attribuée chaque année
par le quotidien britannique The Guardian pour la scène
d'amour physique la plus mal écrite de l'année et je n'avais pas du
tout envie de figurer au palmarès ! L'amour nous rend
vulnérables et écrire sur l'amour me procure ce même sentiment de
vulnérabilité. Les scènes de courses de chevaux n'ont pas non plus
plus été faciles en raison du rythme lent que je souhaitais leur
donner. Une course est par définition rapide or je voulais au
contraire les faire durer, en détailler tous les instants pour que
le lecteur puisse les savourer.
Parutions.com :
Lorsque vous écrivez, vous imposez-vous un rythme ou bien
travaillez-vous au gré de votre inspiration ?
Bruce
Machart : J'ai besoin de savoir que je vais pouvoir travailler
plusieurs jours d'affilée selon un rythme régulier sinon je ne m'y
mets pas. Je me lève à cinq heures du matin et je travaille en
général trois heures avant que le soleil ne se lève. Pour moi
l'écriture s'apparente à un rêve éveillé, je passe donc
naturellement d'un rêve endormi à un rêve éveillé. Quand à huit
heures, je suis satisfait de ce que j'ai fait, je sais que je vais
passer une bonne journée !
Parutions.com :
Lors de sa sortie aux Etats-Unis en 2010, Le Sillage de l'oubli a
reçu un accueil critique particulièrement élogieux. L'avez-vous
ressenti comme stimulant ou intimidant ?
Bruce
Machart : Les deux. J'ai commencé à écrire au début des
années quatre-vingt- dix et tout à coup arrivait la récompense
d'une vingtaine d'années de travail. Au départ j'avais donc
l'impression d'obtenir ce dont j'avais toujours rêvé et j'étais
très heureux. Je pensais que j'avais écrit un bon livre mais de
nombreux livres de qualité passent totalement inaperçus, j'étais
donc aussi conscient de la chance que j'avais. Ensuite j'ai fait une
grosse tournée de promotion, dix-sept villes au total et
paradoxalement malgré les belles critiques, je n'étais pas
forcément toujours confiant. Je me souviens m'être terriblement
inquiété par exemple avant une étape dans une ville où aucun
journaliste n'avait chroniqué mon roman. Pendant des mois, j'ai donc
été absorbé par la carrière de mon livre et il m'a fallu du temps
pour me dire, voilà, c'est bon, il est temps de penser au prochain !
Parutions.com :
Votre second livre Men in the Making (à paraître chez
Gallmeister en 2014) est un recueil de nouvelles que vous avez
d'ailleurs écrites avant Le Sillage de l'oubli à
l'exception de l'une d'entre elles. Est-il aussi difficile d'écrire
une excellente nouvelle que d 'écrire un excellent roman ?
Bruce
Machart : Oui même si l'exercice est évidemment très
différent. Ecrire une belle nouvelle, c'est comme écrire un beau
poème, il n'y a aucune place pour le superflu, chaque mot compte et
doit révéler quelque chose sur un personnage ou faire avancer
l'action, le défi se situe donc là. Dans le cas d'un roman, le défi
est complètement différent. En ce qui me concerne, je commence une
histoire et je ne sais pas du tout comment elle va évoluer et
s'achever, je ne suis même pas conscient de son véritable sujet. Il
me faut beaucoup de temps pour le découvrir alors qu'avec une
nouvelle, le délai est beaucoup plus court. Cela implique donc une
bonne dose d'incertitude et nécessite une foi certaine.
Parutions.com :
À ce propos, vous travaillez actuellement sur un second roman.
Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?
Bruce
Machart : Cela n'est pas facile car j'en suis pour l'instant à
l'étape dont je viens de parler, c'est-à-dire que je ne sais pas du
tout à quoi ce roman va ressembler !
Mais
il va parler de la vérité subjective. Je pars d'un fait divers que
j'ai lu dans un mensuel texan et qui possède un potentiel dramatique
digne d'une tragédie grecque. C'est l'histoire d'un jeune garçon de
dix-huit ans, un peu à la dérive qui tue accidentellement sa
ravissante et populaire sœur cadette. Dans Le Sillage de l'oubli
c'est un bébé qui porte la responsabilité de la mort de sa
mère, nous avons là une situation différente, votre enfant est
responsable par négligence de la mort de votre autre enfant. Comment
des parents peuvent-ils réagir à cela ? J'imagine donc ce
couple des années après le drame, le père repense à sa vie et se
plonge dans ses souvenirs et puis dans le même temps il se rend
compte que sa femme est en train de perdre la mémoire, il entreprend
alors de lui raconter la vie qu'ils ont eue. Des histoires à la
troisième personne parce qu'il pense ainsi tester sa mémoire et il
se trouve que parfois elle se souvient de choses qu'il a oubliées.
La manière dont fonctionne la mémoire est un thème fascinant, mon
roman va aussi parler de cela.
Parutions.com :
Vous êtes également professeur d'université, chargé de cours de
creative writing et de littérature américaine contemporaine.
Si vous aviez la possibilité d'enseigner un courant dans la
littérature européenne, que choisiriez-vous ?
Je
choisirais la poésie romantique même si cela peut à première vue
sembler loin de ce que je fais. J'adore les poètes romantiques et
victoriens, Keats, Wordsworth, Browning et je crois vraiment qu'ils
m'influencent dans ma façon d'écrire. Cela me permettrait de me
replonger dans une époque qui me passionne.
Parutions.com :
Une dernière question que vous avez dit souhaiter que l'on vous pose
et à laquelle vous n'avez pas encore répondu. Comment se fait-il
que vous soyez devenu aussi beau et aussi intelligent ?
Bruce
Machart (éclats de rire) : C'est très gentil, merci !
NRDL :Merci
à Marie-Anne Lacoma des éditions Gallmeister et à Bruce Machart
bien sûr pour sa grande disponibilité.
Entretien
mené en anglais le 25 mai 2012 et traduit par Florence Bee-Cottin
(mis en ligne sur parutions.com le 11/06.2012)
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